— Mais alors, où en sommes-nous ? Attendrons-nous que les larves s’emparent aussi du Congrès ?

— Le Président va adresser un message au Congrès pour demander les pleins pouvoirs.

— Les obtiendra-t-il ? »

Le Patron se contenta de froncer les sourcils.

La séance commune des deux assemblées n’était pas publique, mais nous y assistâmes néanmoins – sur l’ordre personnel du Président. Le Patron et moi avions pris place dans l’espèce de petit balcon qui surplombe la tribune présidentielle. La séance fut ouverte avec les simagrées habituelles ; conformément à l’étiquette on envoya chercher le Président. Celui-ci arriva aussitôt, accompagné de la délégation réglementaire. Il était escorté de ses gardes du corps, tous des membres de notre section.

Mary aussi l’accompagnait. Quelqu’un lui apporta un pliant et elle s’installa tout à côté du Président. Elle tripotait un carnet et manipulait des papiers en feignant d’être une secrétaire, mais c’était là son seul déguisement. Elle me faisait penser à Cléopâtre par une belle nuit d’été et elle était aussi déplacée qu’un lit dans une église. On faisait au moins autant attention à elle qu’au Président.

Nos yeux se croisèrent et elle m’adressa un de ses doux sourires appuyés. Je pris une expression béate de jeune chiot et le Patron dut me donner un coup de coude dans les côtes. Je me ressaisis et tâchai de me conduire convenablement.

Le Président se lança dans un exposé raisonné de la situation. C’était aussi logique et direct qu’un rapport technique et à peu près aussi émouvant. Il se contenta d’énoncer des faits. À la fin, il mit ses notes de côté. « Il s’agit, dit-il, d’un danger si étrange et si terrible, si totalement en dehors de toute notre expérience que je dois vous demander des pouvoirs étendus pour y faire face. Dans certaines régions, la loi martiale doit être décrétée. Pour un temps, il sera nécessaire de restreindre considérablement les libertés individuelles. Le droit de libre déplacement doit être suspendu. Le droit qu’a chacun d’être à l’abri de fouilles et d’arrestations arbitraires doit s’incliner devant le droit de tous à la sécurité. Étant donné que tout citoyen, quel que soit son patriotisme ou son honorabilité, peut devenir un esclave involontaire de ces ennemis mystérieux, tous nos compatriotes doivent accepter de renoncer temporairement à une partie de leurs droits et de leurs libertés, jusqu’à ce que ce fléau soit enrayé.

« C’est donc avec le plus grand regret que je vous demande d’autoriser ces indispensables mesures de sécurité. »

Là-dessus, il se rassit.