Les sentiments d’une foule se perçoivent très bien. Nos parlementaires étaient mal à l’aise, mais pas convaincus. Le président du Sénat regarda le chef de la majorité. Il avait en effet été prévu que ce serait ce dernier qui soumettrait aux Chambres le projet de résolution.
Je ne sais s’il secoua la tête ou s’il fit un signal muet au président du Sénat, mais il ne demanda pas la parole. Entre-temps un silence gêné était tombé sur l’hémicycle. On entendit quelques cris de « monsieur le Président ! » et « À l’ordre ! »
Le président du Sénat fit mine de ne pas remarquer plusieurs candidats à la parole et la donna finalement à un membre de son parti, le sénateur Gottlieb, un vieux routier de la politique qui aurait voté pour son propre lynchage si tel avait été le vœu de son parti. Gottlieb commença par affirmer qu’il ne le cédait à personne en respect pour la Constitution, la Déclaration des Droits (et sans doute aussi le Grand Canyon du Colorado !) Il rappela modestement la durée de ses services et parla avec éloquence de la place occupée par les États-Unis dans l’histoire. Je crus d’abord qu’il cherchait à gagner du temps pendant que les autres mettaient leur tactique au point, mais je compris brusquement que ses paroles avaient un sens redoutable : il ne proposait rien de moins que de modifier l’ordre du jour et de procéder à la mise en accusation du Président.
Je ne mis du reste pas plus de temps qu’un autre à piger : le sénateur avait tellement enrobé sa proposition de phraséologie parlementaire qu’il était difficile de comprendre où il voulait en venir. Je regardai le Patron.
Le Patron regardait Mary.
Celle-ci le regardait d’un air excessivement insistant.
Le Patron prit un bloc-notes dans sa poche, y griffonna quelque chose et le fit passer à Mary. Elle le prit, le lut – et le passa au Président.
Celui-ci était paisiblement installé dans son fauteuil et ne paraissait pas s’apercevoir qu’un de ses plus vieux amis était en train de le diffamer à la tribune et de mettre la République en danger en même temps que lui. Il lut le message du Patron et se retourna sans hâte vers ce dernier. Le Patron hocha affirmativement la tête.
Le Président poussa du coude le président du Sénat qui se pencha vers lui. Ils échangèrent quelques mots à voix basse. Gottlieb parlait toujours. Le président du Sénat frappa sur son pupitre avec son maillet. « S’il vous plaît, monsieur le sénateur ! »
Gottlieb parut surpris.