« Je ne renonce pas à la parole, protesta-t-il.

— Je ne vous demande pas de renoncer à la parole. En raison de l’extrême importance de votre intervention, je vous prie de la poursuivre à la tribune. »

Gottlieb, qui paraissait intrigué, avança lentement vers la tribune. Le pliant de Mary en barrait les marches. Au lieu de lui laisser le passage, elle se leva, se détourna maladroitement et ramassa son pliant, obstruant ainsi davantage encore le passage. Le sénateur s’arrêta. Elle le frôla. Il lui prit le bras autant pour l’aider que pour maintenir son propre équilibre. Elle lui dit à mi-voix une phrase à laquelle il répondit, mais personne ne put entendre leurs paroles. Il parvint enfin à monter à la tribune.

Le Patron frémissait comme un chien à l’arrêt. Mary leva les yeux vers lui et hocha affirmativement la tête. « Saute-lui dessus », me lança le Patron.

D’un bond, j’enjambai la balustrade et atterris sur les épaules de Gottlieb. « Tes gants, petit, tes gants », entendis-je le Patron me crier. Sans prendre la peine de les enfiler, je déchirai le veston du sénateur et aperçus une larve qui palpitait sous sa chemise. Je déchirai celle-ci et tout le monde put en voir autant que moi.

Six caméras de stéréo n’auraient pas suffi à enregistrer ce qui se passa dans les quelques secondes qui suivirent. J’assommai Gottlieb pour l’empêcher de se débattre tandis que Mary le tenait par les jambes. Le Président, debout derrière moi, hurlait : « Êtes-vous convaincus maintenant ? » Le président du Sénat restait pétrifié, son maillet à la main. Le Congrès n’était plus qu’une foule déchaînée. Des femmes criaient d’une voix perçante. Au-dessus de moi, le Patron donnait ses ordres aux gardes du corps du Président.

Grâce aux pistolets des gardes et aux coups de maillet du président de séance, un semblant d’ordre fut bientôt rétabli. Le Président prit la parole. Il leur dit qu’une heureuse chance leur avait permis de constater de visu la nature de l’ennemi et leur proposa de passer un à un à la tribune pour y voir de leurs yeux un spécimen de la faune de Titan, la plus grande des lunes de Saturne. Sans attendre leur accord, il désigna du doigt les premiers bancs et leur dit d’avancer.

Ils obéirent.

Mary n’avait pas quitté la tribune. Déjà une vingtaine de parlementaires étaient passés (une femme-députée eut même une attaque de nerfs) quand je vis Mary faire un signe au Patron. Cette fois, je devançai son ordre d’une fraction de seconde. Heureusement deux de nos hommes se trouvaient tout près de là car l’honorable parlementaire (un ancien fusilier marin) était jeune et costaud. Nous l’allongeâmes à côté de Gottlieb.

À partir de ce moment, de gré ou de force, ils durent tous passer à la visite. Je passais la main sur le dos des femmes au fur et à mesure et je découvris une autre larve. Je crus un instant en avoir repéré une troisième, mais j’avais seulement fait une erreur gênante : l’honorable parlementaire était très grasse et je m’y étais trompé. Mary en repéra deux encore. Après quoi, il y eut une longue période de calme : il passa près de trois cents parlementaires devant nous sans que nous fassions de nouvelle découverte. Il était clair que certains faisaient traîner les choses en longueur.