On a tendance à se représenter notre réseau de communications comme limité aux seules stations-relais de stéréo. Mais en réalité la notion de « communications » englobe aussi toute la circulation, y compris les vieilles dames bavardes qui vont passer leurs vacances en Californie. Les larves s’étaient emparées des réseaux-stéréo, mais on n’arrête pas aussi facilement les nouvelles qui peuvent se transmettre de bouche à oreille ; on n’arrive tout au plus qu’à les ralentir. Si donc les parasites voulaient conserver le contrôle des régions qu’ils occupaient, la capture des réseaux de communications ne représentait forcément pour eux qu’une première étape.
Que feraient-ils ensuite ? Ils agiraient sûrement d’une façon ou d’une autre, et moi qui, par définition, constituais une forme de « communication » ferais bien de préparer ma manœuvre si je voulais sauver ma peau. Le Mississippi et la zone rouge se rapprochaient de minute en minute. Je me demandais ce qui se passerait la première fois que mon signal d’identification serait capté par une station tombée aux mains des « maîtres ».
Je me dis que j’étais probablement à peu près en sécurité en l’air, mais que je ferais bien de ne pas attirer l’attention quand je me poserais à terre. C’était élémentaire.
Élémentaire ? Pas tant que cela ! Il s’agissait de se glisser entre les mailles d’un réseau de contrôle conçu de manière à repérer un moineau n’importe où. Les spécialistes affirmaient qu’un papillon ne pouvait effectuer un atterrissage forcé sur toute la surface des États-Unis sans alerter aussitôt les services de recherches et de secours. Ce n’était pas tout à fait exact, bien sûr, mais j’étais plus gros qu’un papillon.
À pied, je me fais fort de passer à travers n’importe quel barrage de sécurité qu’il soit mécanique, humain, électronique ou mixte. Mais comment faire des crochets avec un appareil qui avance d’un degré vers l’ouest toutes les sept minutes ? Ou donner un air bête et ingénu à un autavion ? Si j’allais à pied le Patron n’aurait pas son rapport avant Noël. Et il le voulait avant minuit.
Un jour, dans un de ses rares moments d’expansion, le Patron m’avait expliqué qu’il ne voulait pas embêter ses agents avec des instructions détaillées – on donne sa mission au bonhomme et on le laisse se débrouiller ou couler tout seul. Je lui avais fait remarquer que sa méthode devait lui coûter cher en personnel.
« Assez cher, avait-il reconnu, mais moins qu’autrement. Je crois à l’individu, et j’essaie d’embaucher des agents qui sont taillés pour survivre.
— Et comment diantre faites-vous pour les reconnaître des autres ? »
Il avait ri méchamment. « C’est bien simple : le type taillé pour survivre revient. »
Mon petit Élisée, me dis-je, tu ne vas pas tarder à savoir à quel type tu appartiens. Ah ! le vieux salaud !