Mon itinéraire me conduisait vers Saint-Louis, que je devais contourner, puis vers Kansas City. Mais Saint-Louis était dans la zone rouge. Sur la carte, Chicago apparaissait encore en vert ; la ligne jaune zigzaguait à l’ouest, un peu au-dessus d’Hannibal dans l’État du Missouri et je tenais à traverser le Mississippi avant d’avoir quitté la zone verte. Un véhicule passant au-dessus de ce fleuve large de deux kilomètres apparaîtrait sur un écran radar comme une étoile de première grandeur.

Je demandai au réseau de contrôle l’autorisation de descendre à la hauteur du trafic local, mais n’en attendis pas la permission. Je repris les commandes, ralentis et piquai au nord.

Un peu avant Springfield, je tournai à l’ouest, tout en restant très bas. Arrivé au fleuve, je le traversai lentement, tout au ras de l’eau, après avoir arrêté mon émetteur. Je sais bien que normalement on ne peut pas interrompre ses signaux d’identification en plein vol, mais les autavions du Service ne sont pas du modèle standard. J’espérais qu’il y aurait un peu de circulation locale pendant que je survolerais le fleuve et qu’on prendrait pour un bateau mon image sur l’écran radar.

Je ne savais pas avec certitude si, de l’autre côté du fleuve, le poste de contrôle suivant se trouvait en zone rouge ou en zone verte. Je faillis rebrancher mon téléguide, supposant plus prudent de reprendre les routes régulières, quand j’aperçus, droit devant moi, la ligne d’une voie d’eau. Ma carte ne signalant pas d’affluent à cet endroit je supposai que c’était un canal ou un bras artificiel non encore relevé par les cartographes. Je descendis presque au ras du sol et suivis le plan d’eau. Son cours était étroit et sinueux ; il était à demi caché entre des arbres. Je n’avais pas plus le droit de me promener par là en autavion qu’une mouche de s’enfiler dans un trombone, mais j’avais ainsi une parfaite protection antiradar. Je pouvais me perdre facilement dans la nature.

Quelques minutes plus tard j’étais effectivement perdu ! Impossible de retrouver ma position sur la carte. La rivière tournait dans tous les sens en revenant sur ses pas et j’étais si occupé à piloter que je ne pensais plus à naviguer. Je pestai violemment en regrettant que mon autavion ne fût pas un triplex, j’aurais au moins pu me poser sur le plan d’eau. Les arbres cessèrent brusquement et je vis devant moi une vaste étendue de plaine. Je piquai et me posai avec une décélération qui faillit me faire couper en deux par ma ceinture de sauvetage. Mais j’étais enfin à terre et non plus en train de jouer au saumon dans un ruisseau boueux.

Je ne savais pas trop quoi faire. Il devait y avoir une grand-route non loin de là. Le mieux était encore de la découvrir et de rester à terre.

Mais non… C’était idiot ! Je n’avais pas assez de temps devant moi pour rouler. Il fallait reprendre l’air. Mais je n’osais pas le faire avant d’avoir la certitude que le trafic était contrôlé dans cette région par des hommes libres et non par des larves.

Je n’avais pas fait marcher la stéréo depuis mon départ de Washington. Je m’arrêtai, allumai mon poste et cherchai des émissions d’actualités, mais sans en trouver. En revanche, je fus gratifié : a) d’une conférence par Myrtle Doolightly, docteur en philosophie : « Pourquoi nos maris se lassent-ils de nous ? », émission offerte par la Compagnie des Hormones ; b) d’un trio de chanteuses qui interprétaient : « Si tu penses ce que je pense, qu’est-ce que tu attends? » ; c) d’un épisode de « Lucretia fait son éducation ».

La chère Myrtle était tout habillée. Les trois chanteuses étaient aussi peu vêtues qu’on pouvait s’y attendre, mais elles ne tournèrent pas une seule seconde le dos à la caméra. Lucretia se déshabillait ou se faisait déshabiller toutes les deux minutes mais la prise de vue s’interrompait ou les lumières s’éteignaient régulièrement, avant qu’on pût s’assurer si elle avait ou non le dos nu – entendez, sans parasites…

D’ailleurs tout cela ne signifiait rien. Ces programmes pouvaient avoir été enregistrés plusieurs mois avant le message du Président. Je continuais à passer les stations en revue, cherchant toujours mes actualités, quand je me trouvai tout à coup en face du sourire onctueux d’un présentateur apparu sur l’écran. Il était tout habillé.