Il la montrait du doigt.
Lucy était la mère des gibbons poitrinaires. Elle nous tournait le dos et nous vîmes que la larve qu’elle portait s’était ramassée sur elle-même. Une ligne iridescente qui passait par son centre la divisait.
Elle se mit bientôt à se séparer en deux comme un œuf de vivipare. En quelques minutes, la division était achevée. Une des deux larves resta accrochée à la nuque du gibbon ; l’autre descendit le long de sa colonne vertébrale. Lucy était accroupie, presque assise ; la deuxième larve glissait toujours ; elle tomba mollement sur le ciment et se mit à ramper vers Satan. Le singe laissa échapper un hurlement rauque et bondit vers le haut de la cage.
Vous me croirez si vous voulez, mais ils lui envoyèrent une délégation pour le capturer. Deux gibbons, un chimpanzé et les babouins arrachèrent Satan des barreaux, le jetèrent sur le sol et le maintinrent face contre terre.
La larve se rapprocha encore.
Elle n’était plus qu’à cinquante centimètres du singe quand elle émit, très lentement au début, une sorte de pseudopode, de tentacule flexible, qui se tordait sur le sol comme un cobra. Le tentacule se déroula dans l’air comme une mèche de fouet et toucha le singe au pied. Les autres le lâchèrent aussitôt, mais Satan ne bougea pas.
La créature se hala sur l’appendice qu’elle avait formé, s’attacha au pied de Satan, et remonta le long de son échine ; quand elle eut atteint la base de l’épine dorsale du singe, celui-ci se releva, s’ébroua et alla retrouver ses congénères.
Vargas et Mac Ilvaine se mirent à discuter avec animation, sans paraître autrement émus. Moi, j’avais envie de tout casser, de venger à la fois Satan, moi et toute l’espèce simienne.
Mac Ilvaine continuait à soutenir que nous avions affaire à une créature totalement étrangère à nos conceptions ordinaires ; à savoir, une entité intelligente, organisée de façon à être immortelle tout en conservant son identité personnelle, ou si l’on préfère, son identité de groupe. La discussion devint ensuite assez confuse. Mac Ilvaine pensait que cet être collectif devait posséder une même mémoire continue depuis son origine raciale. Il décrivait les larves comme une sorte de ver à quatre dimensions, enroulé sur lui-même dans le continuum espace-temps et ne formant qu’un seul organisme. Leur conversation devint ésotérique au point d’en être grotesque.
Moi je ne savais rien et je m’en fichais ; je ne m’intéressais aux larves que pour les détruire.