Je ne me souviens pas très clairement de ces journées. J’étais heureux ; avant mon mariage, j’avais oublié ce que c’était ; je ne me rendais même pas compte que je ne l’étais pas. La vie m’intéressait, bien sûr ; elle me distrayait, me passionnait même, mais elle ne me rendait pas heureux.

Pas une seule fois, nous n’avons ouvert la stéréo, ni un livre. Nous ne voyions personne, ne parlions à personne. Le second jour, pourtant, nous descendîmes au village, où je voulais exhiber un peu Mary. En revenant nous passâmes devant la cabane de John le Bouc, l’ermite du canton. John se chargeait en mon absence du peu de surveillance que nécessitait le chalet. Je lui fis un signe de la main en l’apercevant. Il me rendit mon salut. Il était vêtu comme de coutume d’une casquette tricotée, d’un vieux blouson militaire, d’un short et d’une paire de sandales. Je pensai un instant à le mettre au courant de l’ordonnance enjoignant à tout le monde de ne sortir de chez soi que nu jusqu’à la taille, mais je me ravisai. Je me fis un porte-voix de mes mains. « Envoie-moi le Pirate, lui criai-je.

— Qui est le Pirate, chéri ? demanda Mary.

— Tu vas voir. »

De fait, dès que nous rentrâmes chez nous, le Pirate apparut. J’avais fait accorder le mécanisme d’ouverture de sa chatière sur la note de son miaulement particulier. Le Pirate en effet était un gros matou effronté. Il entra, me dit tout bas ce qu’il pensait des gens qui restent si longtemps absents de chez eux et frotta sa tête contre ma cheville pour m’indiquer qu’il me pardonnait. Je lui caressai l’échiné à rebrousse-poil pendant qu’il examinait Mary. Elle se mit aussitôt à quatre pattes, avec ces petits bruits caressants qui prouvent tout de suite que le cérémonial des chats n’a pas de secret pour vous. Le Pirate la regardait pourtant avec méfiance. Tout à coup il lui sauta dans les bras et se mit à ronronner en lui frottant le menton avec son crâne.

« Je suis bien soulagé, annonçai-je. J’ai cru un instant qu’il allait m’interdire de te garder ! »

Mary leva la tête et me sourit. « Tu n’avais rien à craindre ; je suis aux deux tiers chatte moi-même.

— Et le troisième tiers ?

— Tu t’en apercevras bien assez tôt. »

Le chat, à partir de cet instant, passa avec nous (ou avec Mary) le plus clair de son temps, sauf lorsque je l’expulsais de notre chambre à coucher. Le Pirate et Mary trouvaient cela mesquin de ma part, mais je fus intransigeant sur ce point.