Depuis longtemps je lui avais avoué le mien, mais elle continuait à m’appeler Sam.
« Bien sûr, chéri ; je m’appelle Mary depuis le jour où tu m’as toi-même donné ce nom pour la première fois.
— Oui, bien sûr… tu es ma Mary adorée, soit ; mais avant, comment t’appelais-tu ? »
Ses yeux avaient pris une expression étrange et douloureuse ; pourtant elle me répondit d’une voix calme : « Autrefois, on m’appelait Allucquere.
— Allucquere, répétai-je en dégustant la saveur de ces syllabes bizarres. Quel beau nom étrange… Allucquere… C’est majestueux, mystérieux… Mon Allucquere chérie…
— Maintenant, je m’appelle Mary. »
Il n’y avait pas à discuter. Jadis, quelque part, Mary avait souffert, beaucoup souffert, j’en étais convaincu, mais il me semblait peu probable que j’apprenne jamais la vérité. Je cessai bientôt de m’en soucier. Elle était ce qu’elle était, maintenant et à jamais, et je m’estimais heureux de baigner dans la chaude lumière de sa présence.
Je continuai donc à l’appeler Mary, mais le nom qu’elle avait jadis porté continuait à me hanter. Allucquere… Allucquere… Je me demandais comment cela pouvait bien s’écrire.
Et brusquement je me souvins. Pareille à un rat, ma mémoire n’avait pas cessé de ronger les débris entassés au fond de mon cerveau, là où j’accumule tout ce dont je n’arrive pas à me débarrasser. Il avait existé autrefois une communauté, une colonie qui employait un langage artificiel, même pour les prénoms…
Les Whitmaniens, voilà le mot que je cherchais. Les adeptes de ce culte anarcho-pacifiste avaient été expulsés du Canada et avaient ensuite échoué dans la Petite Amérique. Il existait un livre écrit par leur prophète : L’Entropie de la joie. J’avais parcouru ce volume bourré de formules pseudo-mathématiques destinées à conduire au bonheur parfait.