Tout le monde est « pour le bonheur », comme on est « contre le péché », mais les pratiques des adeptes leur avaient cependant attiré des ennuis. Ils avaient trouvé une solution aussi bizarre qu’antique à leurs problèmes sexuels – une solution qui avait amené des résultats explosifs chaque fois que la culture whitmanienne était entrée en contact avec d’autres formes de civilisation. La Petite Amérique elle-même était encore trop près du reste du monde. J’avais entendu raconter par je ne sais qui que les débris de la communauté avaient émigré sur Vénus – en ce cas ils devaient tous être morts.

Je chassai ces idées de mon esprit. Si Mary était une Whitmanienne ou avait été élevée dans ces idées, cela la regardait. Je n’allais certes pas laisser la philosophie de cette secte provoquer une crise dans notre ménage, ni maintenant ni plus tard ; le mariage n’est pas la propriété et ce n’est pas parce qu’on a épousé une femme qu’elle devient votre chose.

CHAPITRE XXII

Lorsque je fis allusion une deuxième fois aux pilules « tempus », Mary ne discuta plus, mais me proposa de nous contenter d’une dose minimale. C’était un compromis acceptable : nous pourrions toujours en reprendre si nous voulions.

Je préparai donc la drogue en injections pour que l’effet en soit plus rapide. En temps ordinaire, quand j’en prends, je regarde une pendule : lorsque la grande aiguille s’arrête, c’est que la drogue agit. Mais il n’y avait pas de pendule dans mon chalet, et nous n’avions ni l’un ni l’autre de montre-bague. Le soleil se levait et nous avions passé toute la nuit éveillés, blottis confortablement sur un grand divan bas devant la cheminée.

Nous restions là sans bouger, plongés dans un grand bien-être rêveur, et je commençais à me demander si la drogue avait agi. Je remarquai tout à coup que le soleil s’était arrêté. Il avait cessé de monter dans le ciel. J’aperçus un oiseau devant la fenêtre : en faisant très attention, je parvenais à voir ses ailes se mouvoir imperceptiblement.

Je regardai ma femme. Le Pirate était lové sur son ventre, ses pattes repliées comme dans un manchon. Ils semblaient dormir tous les deux.

« Si nous déjeunions, dis-je. Je meurs de faim.

— Va préparer ce qu’il faut, dit-elle. Si je bouge, je vais déranger le Pirate.

— Tu m’avais pourtant promis de m’aimer, de m’honorer, et de me préparer mon petit déjeuner », protestai-je en lui chatouillant les pieds.