J’étais encore à peu près K.-O. quand ils s’en allèrent, mais je sentais la vie revenir. Je m’assis. Il me semblait avoir quelque chose de très urgent à faire. Je me levai en titubant et gagnai la porte. Je jetai un coup d’œil prudent au-dehors. Il n’y avait personne en vue. Je suivis le couloir, en tournant le dos à la salle de conférences.
À la porte extérieure, je m’aperçus avec stupeur que j’étais tout nu. Je me précipitai vers les locaux réservés aux hommes, m’emparai des premiers vêtements que je pus trouver et les enfilai à la hâte. Les souliers que je pris étaient beaucoup trop petits pour moi, mais cela ne me sembla pas avoir d’importance.
Je courus vers la sortie et appuyai sur le bouton. La porte s’ouvrit.
Je me croyais libre, mais quelqu’un cria « Sam ! » juste au moment où je sortais. Je ne m’arrêtai pas pour cela. Je trouvai six portes entre lesquelles je devais choisir, puis trois encore, au-delà de celle que je pris. Le terrier que nous appelons nos bureaux est desservi par un véritable labyrinthe de tunnels. J’en sortis finalement par l’arrière-boutique d’une librairie du métro. Je fis un signe de tête au propriétaire, soulevai le battant du comptoir et me mêlai à la foule.
Je pris le premier express remontant la rivière et descendis à la première station. Je changeai de quai pour prendre la direction opposée et attendis un moment près d’une caisse. Je vis arriver quelqu’un dans le portefeuille duquel je remarquai la présence d’une somme d’argent assez considérable au moment où il prenait son ticket. Je montai dans la même rame que lui et descendis à la même station. Au premier coin sombre, je lui fis le coup du lapin. J’avais maintenant de l’argent et j’étais prêt à agir. Je ne savais pas moi-même pourquoi il me fallait de l’argent, mais je savais qu’il m’en faudrait pour ce que j’allais faire.
CHAPITRE VII
Je voyais tout ce qui m’entourait d’une façon étrange ; les objets me semblaient dédoublés, comme lorsqu’on les observe à travers une surface d’eau ridée de petites vagues. Pourtant je n’en éprouvais ni surprise ni curiosité. Je marchais comme un somnambule, sans savoir ce que j’allais faire. J’étais pourtant éveillé : je savais qui j’étais, où je me trouvais et de quelles tâches j’avais été chargé à la Section. Et j’avais beau ne pas savoir ce que j’allais faire, je restais conscient de tous mes actes et certain que chacun d’eux était nécessaire, au moment même où je l’accomplissais.
La plupart du temps je n’éprouvais aucune émotion, sinon la satisfaction que l’on goûte lorsque l’on s’est acquitté d’une tâche indispensable. Cela se passait dans la partie consciente de ma personnalité ; mais ailleurs, à un niveau plus profond et que je ne pouvais déterminer exactement, j’étais atrocement malheureux, effrayé, et rempli d’un sentiment de culpabilité. Mais cela se passait très, très profondément en moi. C’était refoulé, enfermé à double tour. Je m’en apercevais à peine et n’en étais pas affecté.
Je savais qu’on m’avait vu partir. Le cri de « Sam ! » que j’avais entendu m’était adressé. Or, deux personnes seulement me connaissaient sous ce pseudonyme, et le Patron aurait employé mon vrai nom. C’était donc Mary qui m’avait vu fuir. Je songeai que c’était une chance qu’elle m’ait révélé son adresse personnelle. Il faudrait y tendre un piège pour le cas où elle y reviendrait. Entre-temps il fallait poursuivre ma tâche, en évitant de me faire prendre.
Je me trouvais dans un quartier rempli d’entrepôts ; je faisais appel à toute mon expérience d’agent secret pour ne pas me faire repérer. Je découvris bientôt un local satisfaisant. Un écriteau portait : « Hangar à louer. S’adresser au gérant, au rez-de-chaussée. » Je jetai un coup d’œil sur les lieux, notai l’adresse, allai au plus proche bureau télégraphique, m’installai devant une machine vide et expédiai le message suivant : « Envoyez deux caisses poupées parlantes même remise consignées Joël Freeman. » J’y ajoutai l’adresse du hangar. Mon message était adressé à Roscoe et Dillard, manufacturiers. Des Moines, Iowa.