Helisenne fut enclose en une tour & eut en sa compaignie seullement deux damoyselles.
Chapitre. XXV.
Depuis que je fuz enclose en ceste tour, qui me sembloit triste & caligineuse habitation, combien que aultresfoys m’eust esté plaisant & delectable, Je continuay mes plainctes & exclamations entremeslees de plusieurs sanglotz, & aulcunesfoys sans considerer la presence de mes damoyselles par angoysseuse raige & extreme douleur, me vouloys escrier mes regrectz & souspirs, & m’agressoye en telle sorte que ma doulce voix ne pouoyt avoir yssue de mon dolent estomach : mais quand je pouoye parler, je recitoye toutes mes amours depuis le commencement jusques a la fin, & toutes les parolles que nous avions eu ensemble. Ce voyant l’ancienne damoyselle, laquelle estoit tresconstante & moderee, avoit manifeste demonstrance par signes evidentz, de l’anxieté & douleur, dont j’estoye oppressee, elle estoit commeue de compassion, & pour cuyder mitiguer la passion qu’elle comprenoit estre si puissante me disoit telles parolles.
Les advertissemens de l’ancienne damoyselle reconfortant Helisenne.
Chapitre. XXVI.
Ma dame, par ce que je puis comprendre par voz gestes & parolles, lesquelles j’ay bien notees & distinctement considerees, vous estes oultrageusement angustiee & travaillee, a l’occasion que Amours a vulneré vostre cueur tant tendre & delicieux. Je suis certaine qu’il est bien difficile de resister a la fureur du filz de Venus, si se n’est du commencement : car qui par longue espace nourrist Amour lascif en son cueur, a bien grand peine le peult on expulser, ne refuser les delectables jeux, a quoy voluntairement on se submect : mais comme j’ay entendu par voz parolles, Amours n’a encores riens entreprins sur vostre honneur. Vous debvez entendre qu’il y a cinq poinctz ou cinq degrez especiaulx en Amours, C’est assavoir le regard : le baiser, le parler, l’atouchement & le dernier est le plus desiré, auquel tous les aultres tendent. Pour finalle resolution, c’est celluy qui par honnesteté est appelle le don de mercy, J’entendz bien qu’il n’a tenu a vous, que ne soyez parvenue a ce dernier, mais la continuelle presence de monsieur vostre mary vous a empeschee, en sorte que n’avez eu seulement que le regard & le parler, encores s’estoit en merveilleuse timeur & crainte, Parquoy vous estes agitee de regrectz indicibles, a cause que n’esperez jamais parvenir a voz ferventz & ardentz desirs : parquoy vous consumez le temps en pleurs & gemissementz, vous increpez vostre constellation, detestez fortune, & cerchez la mort, laquelle l’on ne peult souffrir qu’une foys, & soubz l’imagination de ce que pensez qu’elle est fin de tous maulx tresaffectueusement la desirez. Et parce que la fureur domine la raison, ne considerez que telle violente mort est commencement d’horrible & insupportable peine, qui perpetuellement dure, & voz passions amoureuses se peuent terminer & prendre fin, & pour ce si seulement considerez ce qui sera perpetuel d’avecq le temporel, vous feriez aultre jugement, & metteriez peine d’extirper de vostre cueur le venimeux Amour qui si long temps y a faict residence, lequel vous a obtenebré les yeulx, en sorte que vous estes eslongnee de la vraye lumiere de raison : a laquelle il seroit bien temps de retourner, pour vous liberer des douloureuses anxietez, qui sont accumulees en vostre triste cueur. Vous me pourriez respondre, qu’il est bien aisé a dire, & mal aisé a le mettre en effect, & que l’amour est si fort inseree & vive en vostre cueur, que pour nulle espece de tourmentz ne le sçauriez distraire : mais au moins s’il vous est impossible de vous en desister, souffrez plus temperement, & ne continuez telles lachrimes & pleurs : car combien que nature pour pitié nous ait concedé les larmes, ce n’est pourtant pour en icelles nous consumer : & pour ce delaissez ces larmes non prouffitables, qui d’aultre chose ne servent que d’effacer la couleur de vostre plaisante face, & ne remplissez le ciel & la terre de clameurs vaines, & ne derompez vostre blanche poictrine d’enormes coups : mais reservez vostre vie a meilleur usage, & vivez en esperance, pensant que non plus que l’on ne peult avoir certitude d’aulcune chose mondaine advenir, Aussi ne se doibt on desesperer de perdre esperance d’ung bien advenir. Car en ce mortel monde nous survient diverses fortunes bonnes & adverses. Confortez vous doncques par bon advis, esperant que quelque foys dame fortune vous sera favorable : & s’il vous est force d’obeyr a Amours, duquel la puissance vous semble invincible, plus facilement parviendrez a vostre affectueux desir, en endurant patiemment qu’en usant de telles inconsultees & inconsiderees importunitez : & pour ce vous est chose tresurgente de temperer la ferocité, considerant qu’il vault mieulx ployer que rompre, & fleschir par obeyssance, qu’estre desracinee par obstination. Se vous vous monstrez vertueuse, il est assez croyable & concessible, que monsieur vostre mary prendra pitié de vous : parquoy ne serez long temps detenue en ceste tour : & se vous estes libere de telle calamité, ce ne sera chose impossible d’accomplir vostre desir : car en amours se trouvent plusieurs actes secretz & tours ingenieulx, qui les Amantz conduysent a leur fin desiree. Et encores que ne feussiez delivree, si ne vous debvriez vous tant contrister que de vous vouloir priver de vie : mais par le plus subtil moyen que l’on sçauroit penser & excogiter, vous seroit necessaire de certiorer vostre amy de vostre malheureuse infortune : Lequel voyant que pour perseverer en son amour soustenez vie douloureuse, triste & angoysseuse. S’il a aupres de luy quelque estincelle de l’amoureuse flamme retenue, il ne pardonnera a aulcun peril pour vous delivrer : mais avecq mille tourmentz & insidiations, encores luy contrariant le ciel, poursuyvra sa haulte entreprinse, comme estant certain de parvenir a la fruition du desiré plaisir par luy pretendu. Peult estre qu’il vous semble difficile, parce que comprenez ceste tour forte & inaccessible : mais croyez que combien que la chose soit fatigieuse, si est il possible d’accomplir ce qui se veult, & que ainsi soit les hystoires nous en font manifestes demonstrances. N’avez vous veu de Juppiter, lequel par subtile invention trouva moyen d’avoir jouyssance de s’amye la belle Danes, combien qu’elle fut enfermee en une tour merveilleusement forte. Aussi debvez avoir recordation de Leander, lequel ne craignoit exposer son corps en dangereux peril de la mer, pour parvenir au celeste plaisir de recueillir l’amoureux fruict du jeu D’amour, & pour ce congnoissant qu’amour par le moyen de sa grande puissance a extirpé toute timeur & crainte juvenile du cueur des dessus nommez, Vous vous debvez persuader de croire que vostre amy ne sera pusillanime non plus que les aultres noz predecesseurs : car je n’estime que l’espece humaine en son principe soit si divisee, que ce qui est concede a ung, a ung aultre ne se puisse accommoder, & pourtant je ne voys occasion parquoy vous deussiez succumber en tel desespoir que vous demonstrez estre par voz gestes & parolles.
La deliberation de Helisenne apres avoir entendu les remonstrances de l’ancienne damoyselle.
Chapitre. XXVII.
Apres que j’eu bien escouté telles ou semblables remonstrances, desquelles je prins aulcun confort, Ma pensee fut trop plus agitee que jamais ne fut nef, voille ou timon de nocher, entre les procelleurs & horribles ventz habandonnez. En pensant & meditant par quelle sorte & maniere, je pourroye certiorer mon amy de ma doloreuse infortune : mais apres plusieurs & diverses ymaginations je ne trouvay moyen plus convenable, que de reduire en ma memoire la piteuse complainte, que paravant j’avoye de ma main escripte : laquelle mon mary avoit bruslee par l’impetuosité de son yre, & me sembla si elle pouoyt estre consignee entre les mains de mon amy, que cela pourroit estre cause de mettre fin a mes peines, & donner principe au vivre joyeulx. Moy estant en telle deliberation, subitement je donnay commencement a l’œuvre præsente, estimant que ce me sera tresheureux labeur : & si ceste felicité m’est concedee qu’elle tumbe entre les mains de mon amy : je luy prie qu’il ne me vueille frustrer de mon esperee & attendue suavité, & luy supplie qu’il vueille considerer que de toutes choses qui sont soubz le ciel il est copiosité, voire abondance grande, sinon de loyaulx amys. Et pource qu’il luy seroit impossible (combien que sa vie fust longue) de recouvrer amy ou amye qu’il aymast aussi fidelement que moy, il me semble qu’il seroyt bien cruel, si de mon malheur par luy advenu, il ne prenoit pitié & commiseration, sachant mon ame estre en continuelle servitude, ma pensee liee, le corps vaincu, les membres debiles : lesquelz nul sinon luy secourir ne me peult, las toutesfoys que je suis plus tourmentee entre toutes aultres parolles qu’il me dist jamais, souvent je rememoyre aulcuns motz, qu’une foys briefvement me prononça, qui furent telz : Ma Dame, selon ma conception, & par ce que je puis juger par le changement de la couleur de vostre face : vous estes destituee de vostre santé : mais si vous me vouliez croyre, en brief temps vous seroit restituee : car je ne sache medecin ne Phisicien qui eussent medecines plus aptes a vous guerir que moy. Ces parolles me dist il en soubzriant doulcement : dont il me souviendra toute ma vie : car combien qu’elles fussent proferees par maniere de recreation : si estoyent elles veritables : car c’est celluy qui au meillieu de la grand mer Occeane me seroyt pays ferme : dedans les perilz, indubitable asseurance, dedans le feu tressuave refrigeration : en la paoureté extreme, richesse : & en maladie profonde, santé : car si je l’avoye, ce me seroit eternel contentement pour ne sçavoir oultre luy aulcune chose desirer. Et si ceste beatitude m’estoit concedee : alors en consolee lyesse luy racompteroye toutes mes peines & travaulx : & ce qui m’a esté triste & ennuyeulx a souffrir, a luy reciter me seroit felice. Las si j’avois l’ingenieux art de Dedalus, ou les enchantemens de Medee, en grand promptitude avec aelles legieres seroye transmigree ou lieu ou je le penseroye trouver. Mais quand je considere qu’il est impossible que jamais je le voye, ne luy moy, s’il ne s’esvertue par ung magnanime courage de me jecter de ceste captivité, & pour ultime recours, j’exore & prie le seigneur Cupido, qu’avecq toutes ses forces vueille esmouvoir son cueur pour ne souffrir le nombre de ses adorans diminuer : & soubz ceste esperance de l’exaudition de ma priere, je imposeray fin a ma doloreuse complainte, vous priant mes dames que vueillez considerer quel est ou peult estre mon mal, moy estant prisonniere en la fleur de ma jeunesse.