Trescheres & honnorees Dames, admiration aulcune voz chastes cueurs demouve, en considerant dont me procede la hardiesse de me ingerer d’intituler l’œuvre presente, faisant mention D’amours impudicques, ce que selon l’opinion d’aulcunes dames timides se pourra juger plus digne d’estre conservé en profonde silence, que d’estre publié ne vulgarisé : mais si bien sçavez avecq quelle force Amour m’a contraincte & parforcee, de nulles je ne seroys increpee, & avecq ce (comme j’ay predict,) & ayant par plusieurs foys laissé & infaicte la plume, l’affectueulx desir que j’ay envers vous, mes nobles dames a esté occasion que je me suis evertuee de vous declarer le tout, sans riens reserver : car par l’experience de ma furieuse follie, vous puis adviser & donner conseil qui vous sera utile & proffitable pour de tel embrasement vous conserver. Bien suis certaine que ceste mienne petite œuvre se trouvera de rude & obnubilé esperit, au respect de celles que pouez avoir leu, qui sont composees par les orateurs & Hystoriographes, lesquelz par la sublimité de leurs entendementz composent livres, dont les matieres ne sont moins jocundes que difficiles & ardues : mais en cela me doibt servir d’excuse, que nostre condition fœminine n’est tant scientifique que naturellement sont les hommes. Et encores ne suis ny ne veulx estre si presumptueuse que j’estime superer, ne seulement a apparier aulcunes Dames en science de literature : car comme je croys il y en a qui sont de si hault esperit douees, qu’elles composeroient en langaige trop plus elegant, qui rendroit (aux benevolles Lecteurs) l’œuvre plus acceptable. Mais si mon debile sçavoir est cause qu’il n’est en langaige plus aorné & modeste, a luy se doibt attribuer la faulte, & non au deffault de mon vouloir & aspirant desir, comme celle qui totallement est studieuse & affectee pour vous faire congnoistre mon affection. Et pour ce (mes Dames) je supplie & requiers L’altitonant plasmateur qu’il vous octroye a toutes la continence de Penelope, le conseil de Thetis, la modestie D’argia, la constance de Dido, la pudicité de Lucrece, la sobrieté & espargne Illarité de Glandia, affin que par les moyens de ces dons de grace puissiez demourer franchez & liberes, sans que succumbez en semblables inconveniens.
FINIS.
La seconde partie
des Angoysses douloureuses qui
procedent D’amours. Composee
par Dame Helisenne
parlant en la personne
de son amy
Guenelic.
De Crenne.
A toutes nobles & vertueuses Dames Helisenne humble salut D.
Apres vous avoir exhibé (mes Dames benevoles) les vehementes passions que Amour venerienne peult es tendres & delicieux cueurs des amoureuses dames causer, il m’est prins vouloir de vous narrer & reciter les calamitez & extremes miseres, que par indiscretement aymer les jeunes hommes peuent souffrir. Et je estant en ceste meditation occupee, est survenue en ma memoyre encore aultre occasion, qui plus fort me stimule a appareiller ma tremblante & debile main, pour reprendre la plume derelinquee : car vous debvez croyre que d’ung aspirant desir, suis excitee de divulguer & manifester aulcunes œuvres belliqueuses & louables entreprinses, que par la lecture de ce mien petit livre vous seront declarees avoyr esté avec vertu & magnanimité de cueur accomplyes : ce que j’espere estre de grand utilité : car nous lisons que l’altissime Alexandre assiduellement se delectoit aux lectures de l’iliade du prince des Poetes Homere, tellement que plusieurs foys par tediation de la continuelle estude, l’insidieux someil luy survenoit, parquoy l’on peult comprendre que a ceste assiduité de lire, l’instigoit l’efficace & esmotion a chevalerie, que les choses par escript redigees luy pouoyent causer. Et a raison de ce, j’ay indubitable foy que l’œuvre presente excitera (non seulement les gentilz hommes modernes) au marcial exercice : mais pour l’advenir stimulera la posterité future d’estre vrays imitateurs d’icelluy : ce que par moy distinctement consideré, me faict trouver les peines de ce mien petit labeur assez legieres. Mais je doubte que aulcuns de vous admiration ne prennent de ce que le mien Guenelic (que j’ay nommé en mes angoysses homme de basse condition) se seroyt ainsi adonné a l’art militaire, & pour ceste cause vous veulx donner intelligible certitude de l’occasion pour quoy je l’ay dict (qui n’est aultre) que pource qu’il n’estoyt egal a moy qui avoye en ma possession plusieurs chateaulx, terres & seigneuries, en sorte que j’estoys habondante & tresaffluente en biens (au moins se richesses se peuvent ainsi nommer) non pourtant ne me veulx extoller, pour diminuer l’honneur de celluy : lequel depuis ce temps par ces œuvres dignes de louenges en a assez merité. Et pour ce, vous ay bien voulu rememorer les motz predictz, ensemble l’occasion, vous persuadant de croire que parce que (je n’entendz point qu’il ne fut noble) toutesfoys paoure gentil homme estoyt : mais ses vertus l’ont exalté, qui est bien le contraire de ceulx qui sont sublimes & eslevez par les dons & biens de fortune, lesquelz par pusillanimité de cueur eulz mesmes se despriment, qui les rend dignes de extreme vituperation, & tresinfelices sont d’estre conservez en vie, depuis estre ainsi adnichilez : car plus utile seroyt mourir a honneur, que vivre a honte : parquoy heureux est celluy qui avec louenge & renommee de ce monde se depart, & telle mort glorieuse se doyt estimer, & cela dis je pour Guenelic, & le vertueulx Quezinstra, desquelz j’espere estre telle la perseverance de leurs vertus, que par mort leur splendide renommee ne se pourra obnubiler, qui me seroyt cause de quelque letification, n’estoit que les anxietez dedans mon amoureux cueur latitees ne desirent d’estre accompaignees d’aulcunes consolations : & pourtant quand aultre chose ne puis faire, me suis mise a excogiter & chercher en la sublimité & infinité de ma pensee, rememorant toutes mes preterites douleurs, & estant en telles occupations mentalles, m’est souvenu que par plusieurs foys ay escript dedans mes angoysses, des importunitez & detractions de Guenelic, parquoy (selon que puis concepvoir) aulcuns pourroyent trouver estrange que luy ayant ainsi detracté, eust puis apres enduré tant de fatigues pour sa Dame retrouver, et me pourriez dire que ce n’est la coustume d’ung cordial amy, non seulement de mal dire, mais aussy de ouyr de sa Dame mal parler : car le vray naturel de ceulx qui bien ayment, est de servir, louer & obeir : & pour ce pourriez estimer l’amour de Guenelic petite, toutesfoys si vous avez recente memoire de mes escriptz, & que bien les considerez, vous congnoystrez par yceulx que jamais je n’euz certitude de verité des rappors que l’on me faisoyt : parquoy je croy & vous le debvez aussi presupposer, que c’estoyent faulx delateurs qui luy ont telle faulte composee : bien est vray que par son indiscretion d’impatience accompaignee : il a esté cause de tres grand mal, dont depuis il a eu congnoyssance, se repentant de sa petite consideration, comme vous pourrez voyr par ses angoysses : & ne vous esmerveillez si en icelle vous voyez des peines indicibles qu’il a souffert en s’efforçant de parvenir a la fruition D’amours : car telle est l’humaine virile condition, que durant le temps qu’ilz n’ont encore jouy de la chose aymee, ilz ne pardonnent a aulcuns perilz, puis que c’est pour parvenir d’avoir de leurs desirs contentement, comme vous aultres jeunes hommes le sçavez : & sur ce propos imposeray fin a mon Epistre, en exorant la clemence divine, qu’elle me vueille liberer de toute perturbation d’esperit, affin de bien achever l’œuvre presente.
LA SECONDE PARTIE
DES ANGOISSES DOULOUREUSES
composees par Dame Helisenne,
parlant en la personne
de son amy Guenelic :