Ou sont relatees les angoisses dudict Guenelic.
Chapitre. I.

Combien qu’il soit croyable & concessible, que par enucleer & declarer les Angoisses & douleurs souffertes, elles se peuvent mitiguer & temperer, toutesfoys je n’espere que par le relater de mes anxietez douloureuses me soit imparty aulcune diminution de travail : & aussy a ceste intention, je n’ay donné principe a l’œuvre presente : mais seulement pour exhorter tous jeunes jouvenceaulx d’eviter l’insupportable charge D’amours, (au moins s’ilz ne se veullent regir & gouverner soubz l’empire & seigneurie de Cupido) en observant les coustumes que le vray amoureux doibt avoir : Lesquelles sont d’estre magnanime, modeste, secret, soliciteux & perseverant, & de tout accident patient, & non point superbe, difficile ne obstiné. Mais doulx, flexible & obeissant, selon les occurrences, affin de ne succumber en telle extremité, ou par deffault de telles perfections, on peult estre reduict. Helas moy paouvre miserable, qui trop tart congnoys mon imprudence & inconstance, je n’ay juste cause de me plaindre D’amours, combien que l’excessive douleur (dont continuellement je suis angustié & adoloré) en procede, non par le deffault de ma dame, mais par ma follye & indiscretion. Ceste mienne consideration me cause tant d’anxietez & tristesses, que ma langoureuse vie m’est plus acerbe que une cruelle & violente mort, pour les afflictions dont ma douloureuse ame est continuellement agitee. Mais toutesfoys bien que le declarer de mes peines intolerables ne se puissent narrer sans augmentation de douleur, si me veulx je efforcer de le rediger par escript : Considerant que ce dont je veulx faire le recit, est digne de perpetuelle memoire. Et pourtant je veulx obsecrer & supplier l’altitonant plasmateur, de me faire ceste grace de bien vous sçavoir escripre & exhiber l’œuvre presente.

Au temps que le filz de yperion faisant son cours parmy le zodiacque, eust tant sejourné es parties meridionalles, qu’il attaignit la queue des poissons, & donnoit principe a retourner les frains de ses nobles chevaulx vers nostre climat & hemisphere, et se preparoit le temps delicieulx & moderé, La gentile Philomena encores memorative de la villaine opprobre & injure en elle commise, par le faulx traditeur Terenes, recommence ses souspirantes & armonieuses querelles. Et le pervers & furieux Mavors monté dessus son impetueux curre, stimule tous nobles cueurs au marcial exercice. Moy estant en ma florissante jeunesse, aagé de vingt & deux ans, j’estoye en varieté de pensee, en vacillant par plusieurs foys pour ne sçavoir bien discerner, lequel me seroit plus utile de m’occuper a l’art militaire, ou de continuer l’œuvre literaire, a laquelle j’avoye donné commencement pour parvenir de m’exalter jusques au siege de Minerve. A l’heure je n’avoye encores sentu en ma jeune pensee l’ardente flamme d’amours. Je ygnoroye ou la vie des miserables amans se consiste. Je ne sçavoye quelz embrasemens ont accoustumé de sentir ceulx qui de Venus & Cupido, font leur Dieu en terre : laquelle ardeur m’a depuis avecq si grande vehemence aggressé, que j’estime que nul palus, fleuves, torrentz, & tout ce qui est apte a refrigeration, ne pourroit l’inextinguible chaleur refrigerer. Helas j’estoys encores franc & libere, & n’entendoye seulement que a mes lucratives & honnorables affaires, quant amours (je ne sçay pour quelle occasion) me vulnera le cueur d’une sagette, ou flesche dont aultresfoys fut navré Phebus : & ce me advint par le seul regard d’une dame, qui me insidia & lya pour jusques aux cendres me retenir captif. Je m’efforçay du principe de vouloir resister, ce qui ne fut a mon pouoir & faculté. Quoy voyant delaissay toute esperance de m’en pouoir desister, & commençay a considerer la qualité de ceste dame : en laquelle, je comprins estre la beaulté de la grecque Helene, de Estolle la romaine majesté, la gravité de Marcia, la modestie de Argia, la facetieuse elegance de Julia, la pytié de Antigone, la fervente tolerance de Hisicratea, la doulce urbanité de Cicilia, & la haulte celsitude de Livia. Apres avoir consideré toutes ces choses, l’amour croissoit & augmentoit, & avec si grande vehemence me possedoit & seigneurioit, que mon esperit ne la pouoit soubstenir, Car il sembloit que le feu d’amours feust allumé par toutes mes puissances.

Moy estant ainsi vaincu, lié & conclavé, je commençay a mediter & rememorer les amours de plusieurs : lesquelz a telz embrasemens n’ont peu resister : & survint en ma pensee le pasteur Troyen, qui tant a son desadvantage veit Citharee. Puis comparut en ma memoyre le fort Achilles lequel estoit invulnerable, parce que sa mere la deesse Thetis l’avoit plongé en l’ung des fleuves infernaulx, appellé Styx. Mais pour ce ne peult evader qu’il ne feust attainct de la doree sagette de Cupido. Apres me vint souvenir de plusieurs aultres, comme Hannibal, Certorius, Demetrius, & Philippe de Macedoine. Apres je consideray avecq quelle force amour a superé Aristote, Platon & Virgile, lesquelz nonobstant leurs sciences ont esté subjuguez de l’invincible puissance D’amours.

Apres avoir distinctement recogité toutes ces choses, j’euz ferme propos, & irrevocable deliberation de me rendre obeyssant, & lors je licenciay de moy toutes aultres cures & solicitudes, pour incliner mon entendement a ses pueriles excercices, que la juvenile aage a de coustume user : assavoir, sonner, chanter & saulter. En semblables actes la vie, la renommee, le temps & la faculté consumoye, & en telles vanitez je me letifioye, & me prestoit amour port & faveur, en sorte que apres aulcunes lettres receues tant d’une part que d’aultre, & aussi avoir parlé quelque foys, ne restoit aultre chose que le temps opportun, & le lieu commode, pour accomplir les affectueux & ferventz desirs : mais pource qu’elle estoit mariee, estoit chose difficile, qui fut occasion que je commençay a me attedier & ennuyer.

Deux amys qui descouvrent les secretz de leurs amours l’ung a l’autre.
Chapitre. II.

Desja deux foys avoit Phebus le zodiacque enluminé, depuis que m’estoye laissé superer par le filz de Venus, & pour ce, comme fastidié de tant de vaines sollicitudes, par impatience : Je commençay a increper ma dame, luy attribuant le vice d’ingratitude. Non obstant je continuoye ma poursuyte, en sorte que par mon inconstance, je donnay manifeste demonstrance a son mary de la chose ou je pretendoye. Quoy voyant sans dilation il la feit absenter, comme il est bien amplement exhibé au premier livre de ses angoisses.

Je fuz long temps depuis son partement sans en estre certioré, parquoy fort esmerveillé estoye de ce que ne la veoye plus. Je m’en devisoye souvent avec ung mien fidelle compaignon, le nom duquel estoit Quezinstra, & estoit extrait de noble & tresanticque generosité, & des son enfance avoit esté instruict a l’art militaire : & en ce ne demonstroit degenerant de ses progeniteurs. Mais Fortune qui le plus souvent les mauvays exalte, & les bons deprime, luy avoit esté cruelle ennemye : car de la maison paternelle avoit esté expulsé, & ce qui en fut occasion, fut par sa souveraine beaulté, parce que sa marastre en fut d’ung tel desir attaincte, que contraincte luy fut de l’inciter & prier qu’il voulust accomplir son vouloir luxurieuz & inceste, a quoy il ne se voulut consentir : car pour l’honneur & reverence de son pere il avoit vergongne des objections & persuasions qu’elle continuoyt. Mais quand la jeune dame se veit par plusieurs fois reffusee, elle commença a convertir amour en mortelle hayne, parquoy elle conspira pour le faire totalement exiler, en faisant piteuses complainctes a son mary : disant que son filz avoit voulu son honneste pudicité violer, & pour ce il fut banny & expulsé comme furent pour semblables causes Hippolyte, & Bellophoron. Mais je vous veulx exprimer dont procedoit la fidelissime amytié qui estoit observee entre nous, qui fut a l’occasion que le premier jour que je fus surprins d’amours, comme je me pourmenoye en ung petit boys pres de nostre cité, nous nous rencontrasmes & prismes congnoissance l’ung a l’aultre, en narrant chascun de nous les causes de noz anxietez : & pource qu’il me feut advis qu’il precedoit tous aultres (que jamais j’eusse veu) en discretion & prudence, Je luy feiz offre de tant de petit de biens que en ma faculté j’avoye, pour a sa voulenté en pouoir disposer, dont grandement me remercia. Et en telles devises entrasmes en la cité, laquelle Quezinstra trouva plaisante & delectable, parquoy il delibera d’y faire sa residence, ce qu’il feist. Et pource que journellement conversions ensemble, ma coustume estoit de luy reciter toutes mes fortunes, bonnes & adverses, qui au service d’amours me survenoient : & luy qui estoit jeune d’aage, & anticque de sens, me conseilloit tousjours de me desister de telle sollicitude & soing trop puerile, en me exhortant d’exercer œuvres viriles & de louenges dignes. Ung jour entre les aultres, (comme il me faisoit aulcunes remonstrances) mon acerbe fortune permist de sçavoir ce dont continuellement je m’enqueroye : c’estoit de l’occasion de la privation de la veue de ma treschere dame Helisenne. Car par l’ung de mes serviteurs, de son absence je fuz adverty.