Ce pendant que proferoye telles parolles, par plus grande yre me frapoye, & desrompoye mes cheveulx plus que ne faisoit Agamenon : lequel par furieuse douleur sa belle perrucque dilaceroit & rompoit : & a l’heure le mien compaignon s’efforçoit de me dire plusieurs parolles de confort, & entre aultres choses me disoit.

Guenelic je vous prie que par icelle amytié que m’avez tousjours porté, que vueillez vostre infortune avec deue esgalité tolerer & soubstenir, sans vouloir resembler a Marc Antoine & Neron Empereurs, ne aussy a Niobé & Arthemisie : lesquelz par leurs lascivitez abbregerent leurs vies, sans apprendre la vertu de vraye patience. Bien suis certain, que par la vehemence d’amours estes fort angustié : car tant plus ceste amour se trouve en ung subject plus ingenieulx & delicat, Plus griefvement le moleste, exagite & trouble. Et puis que evidemment je congnois, que pour perpetuel mancipe du seigneur Cupido vous estes dedié : Ce vous seroit chose tresurgente par l’exemple de Assuerus vous deslier d’ung neu, & vous lier en ung aultre, comme ledict Assuerus se sequestra de l’amour de Vasti, par le moyen de la belle & gracieuse Hester. D’aultre remede ne y a a vostre acerbe douleur, & aultrement vous seroit intolerable. Mais comme recite Aristote, que par la diversion d’ung fleuve, qui s’espand en plusieurs russeaulx, l’ung se diminue pour l’autre, & les derniers appetissent & deseschent les premiers : semblablement de plusieurs voluntez accumulees, les dernieres font oublier les premieres. Vous sçavez que en ceste cité y a grand nombres de belles dames disposees a aymer & a estre aymees. Disposez vous doncques de vous conformer au vouloir de quelque belle dame : laquelle facilement se submettera a vostre plaisir, tant a l’occasion de vostre beaulté, que de vostre florissante jeunesse. Et par ce moyen de l’aultre Dame vostre liberté retirez.

Ainsi comme Quezinstra me persuadoyt de me divertir de l’amour de ma chere Dame, en grand promptitude je m’efforçay de confondre ses dictz par exemple efficacieuse, & luy dis.

Quezinstra je suis certain & la verité est telle, que ung arbre transplanté le plus souvent deseiche, pourtant que a chascun est le plus naturel la terre de sa premiere semence, que une aultre estrange & incongneue. J’ay une foys mis mon cueur en ceste Dame avec si grande ferveur, que ne le puis ne le veulx distraire, pource que ne seroit chose honneste, licite ne concessible de permuer mes amours, veu & consideré que la mienne Dame est tant accomplie en dons de grace & de nature, que nulle ne se retrouve a elle equiparable. Et pour ce je prie le souverain des Dieux Juppiter, que son ire me confonde, ou que le frere & la seur, filz & fille de Lathone, de leurs splendeurs me privent, ou que les fœtides & puantes Harpyes par leurs infections stercoralles puissent infecter le lieu de mon habitation, ou que mon corps soit escartelé (comme fut celluy de Hippolyte) plustost que je soye si facile a me pouoir divertir ne diviser mon cueur en divers lieux. Et pourtant je vous supplie, que plus ne me vueillez insister au contraire, vous priant avoir recordation de nostre vraye amitié, affin que de vostre conseil & ayde ne me vueillez deffaillir presentement. J’ay certaines intelligences que amour est une essence : a la fruition de laquelle, par travaulx fatigues tolerances & douleurs insupportables se parvient. Et pour ce j’ay ferme propos de ne pardonner a aulcun peril. Je veulx cercher tous pays habitables, en surmontant de Ulixez les peregrinations, pour ma dame retrouver, considerant que a gens diligens & soliciteux, toutes choses sont deues. Hercules, Theseus, Pyrithous, Eneas, & Orpheus descendirent aux enfers, pour satisfaire a leurs aspirantz desirs : je ne suis moins desirant qu’ilz estoyent. Et pour ce je ne doubte riens : car l’ingenieusité faict l’homme hardy, & si n’est riens que amours ne puisse faire. Quand j’euz imposé fin a mon propos, Quezinstra donna principe a son parler & dit ainsi.

Guenelic je sçay bien, que a cueur totallement disposé, castigation, priere ne conseil, ne peuvent valoir : & pource que j’ay manifeste evidence, que de mes exhortations l’operation en est vaine, jamais plus ne vous en parleray, & me veulx deliberer, d’autant qu’il sera en ma faculté, vous prester ayde : car je vous porte si grande amytié, que de moy pouez disposer, comme de celluy qui est plus vostre que mien. Mais toutesfoys de cercher tant de païs que avez deliberé, sera chose fort penible & difficile, & encore si bien considerez, pour le present ne se pourroit faire, a l’occasion que le temps n’est a ce disposé : car necessairement fault attendre que l’hyvernalle froydure soit passee, affin que la ferocité de Eolus se mitigue : car aulcunesfoys par imprudence on est occasion de se nuyre. Le prince des poetes Homere louoit Enee, pour sa science de craincte : car ce n’est moindre vertu le fouyr, que est le demourer, (quand le temps ainsi le conseille.) Et pour ce patiemment vous fault attendre l’opportunité du temps : & ce pendant pour vous consoler & aulcunement letifier, souventesfoys la doulce memoyre de Helisenne raconterons.

Ouyes les parolles de diverses pensees & imaginations, fut mon entendement occupé, mais aulcunement me reconfortoye de la promesse par Quezinstra a moy faicte. Et a l’heure en larmoyant luy dis. O mon doulx amy les parolles de confort que me avez dictes, me sont occasion de temperer mon angoysseuse douleur. Car pource que je cognois la purité de vostre amour, & l’integrité de vostre noble cueur : par longue experience, Je suis certain, que je ne trouveray les parolles des effectz dissemblables : parquoy & vif & mort demeureray vostre debiteur. Ceste vostre discrete consideration de verité accompaignee, me rend facile a attendre patiemment le temps opportun.

Rencontre de brigans sur le chemin, & de leur deffaicte.
Chapitre. III.

En tel propos passasmes ce jour, & tousjours depuis je souffris plus temperement. Mais par innumerables foys je priay Apollo en disant.

O Apollo si aulcune souvenance du gentil laurier encore te reste, je te supplie que en plus grande promptitude veuilles faire ton cours. Puis apres quand la splendide fille de Lathone commençoyt a ses cornes demonstrer, je disoye.