O custodes infernaulx, contre vous au grand Alcides, ne a ses loyaulx compaignons ne prestay faveur, pour de vostre regne vous spolier.

Helas donc pourquoy si cruellement suis je angustié ? ne pour quelle occasion conspirez vous contre moy ? helas par si grand rage le cueur me consomme, que je ne desire que la fin de ma miserable vie.

O Lachesis, Cloto, & Atropos dissipatrices de tous humains, venez a moy qui tant vous desire.

O umbres sans honneur de sepulture.

O esperitz damnez, pourquoy pour me ruyner n’entrez vous dedans mon corps ?

O souverain Dieu Juppiter, je te supplye que de ta main puissante par tes legeres sagettes me faces fulminer, ou s’il est possible de me faire finer encores par plus horribles tourmens.

Je prie tous les Dieux celestes, silvestres & montanicques, que sans dilation vueillent imposer fin a ma douloureuse & penible vie. Et en proferant telles ou semblables parolles, s’ensuivoyent larmes plus chauldes que la flamme du mont de Etna, & estoye par ire & douleur si aguillonné, qu’il fut impossible de plus sçavoir aulcunes parolles proferer. Quand Quezinstra veit que en telle extremité j’estoye reduict, benignement me voulut reconforter, & a telles parolles il donna commencement. Trescher amy, voz angoysseuses douleurs me font succomber en une extreme tristesse, & encores plus me desplairoit si du principe ne me feusse efforcé par continuelles simulations, vous pensant desmouvoir de vous adonner a tant tristes coustumes, lesquelles une foys en l’homme plantees, non sans grande difficulté, ne se peuent extirper ne abolir : Car cest appetit sensuel, est une infirmité incurable, de laquelle nayssent oblivion de Dieu & de soymesmes, perdition de temps, diminution d’honneur, discordables contentions, emulations, envies, detractions, exilz, homicides, destruction de corps, & damnation de l’ame, & en la fin nul fruict n’en vient, comme presentement le pouez congnoistre. Toutesfoys ne vous en pouez desister, a l’occasion que long temps avez plus suivy vostre inutile volenté, que la raison. Et pour ce estes totalement disposé de persister. Mais si debvez vous considerer que folle & non saine est la solicitude ou esperance ne se peult promettre, vous voyez que par vostre inconstance, & pour n’avoir poursuivy par moyens conveniens, vous estes occasion de la transmigration de vostre dame, & si estes ignorant du lieu de sa residence. Comment doncques sera il possible (puis qu’il y a deffault de l’object) de parvenir a ce que si affectueusement desirez ? certes je n’espere aulcun remede en vostre cas, sinon que par bonne discretion mettez peine de mitiger vostre fureur, & ne soyez du nombre d’aulcuns hommes, lesquelz sont si melencolicques & dedaigneux, que quand les choses ne viennent selon leurs desirs, subitement veulent mourir, qui est evidente demonstrance qu’ilz sont submergez en leurs lascivitez, & pour ce sont si impatientz & importuns, & le plus souvent pource que de raison sont alienez. La faulte qui leur doit estre attribuee ilz l’adaptent a fortune ou a amours : lequel par ignorance ilz estiment ung Dieu.

O combien sont detestables ceulx qui si presumptueusement attribuent divinité a ceste effrenee libidinosité, qui de tous espritz prudens debveroit estre contempnee : & pour ce necessairement vous fault mettre peine de vous reduire, & retirer les yeulx de vostre tenebreuse pensee, de l’inicque amour qui tant l’a occupee, & prenez mon amyable record en usant le contraire de ce que le cueur vous stimule. Pour troys choses est l’homme faict subject : ou par nature, ou par education, ou par discipline, aulcunesfoys de vice, & aulcunesfoys de vertu. Faictes doncques demonstrance que par aulcunes d’icelles, vous ne soiez esclave de vices, & ne permettez que ung triste accident adnichile les dons de graces, desquelz Dieu & nature vous ont doué.

Apres que j’euz escouté telles remonstrances (dont l’elegante & doulce prononciation, excedoit celle qui jadis distilla de la melliflue bouche du treseloquent Nestor) ainsi commençay a dire.

Quezinstra comme ainsi soyt que par raisons assez persuadentes vous efforcez de confondre & dissiper la puissance D’amours, laquelle est si grande que suffisamment ne la pourroit descripre toute la congregation de Pernase : vous pouez avoyr leu les histoires tant anticques que modernes : lesquelles font mention de plusieurs tant hommes, que femmes ensemble enchesnez, qui ont deliberé de eulx deslier, ce que n’ont peu faire, Mais par ceste passion sont mors comme Dido & Phyllis : lesquelles par amour violentement leurs vies finerent, comme prochainement se terminera la mienne : car par naturelle inclination contrainct je suis d’aymer chose gentille, honneste, & belle, comme est ma dame. Et plustost que de mon entreprinse laisser, me exposeroye a plus grand peril que ne fist Theseus D’athene, en domptant le monstre Minotaurus, ou que ne fist Jason a la conqueste de la riche toyson. Car je suis le defortuné qui tresaffectueusement la mort desire, qui me seroit liberatrice de mes peines & insupportables travaulx. Helas office de pitié auroit esté, si ma mere genitrice eust usé envers moy comme firent Progne ou Medee a leurs enfans : car le consumer languir par semblable passion, m’est trop oultrageusement acerbe.