Dictes ces parolles, sans dilation fusmes conduictz en la cité, laquelle estoit construicte & edifiee par grande singularité : car on y pouoit veoir erigez & eslevez haultz & magnificques edifices, qui estoit chose plaisante & delectable a regarder : en contemplant ceste belle cité, parvinsmes au Palais, lequel estoit de marbre diversifié, & faict d’ouvrages si subtilles, que l’exprimer seroit difficile. Plusieurs histoyres anticques y estoient figurees si subtillement, qu’elles esgalloient l’artifice du tailleur Pigmalion, lequel fut surprins d’amours de l’image que luy mesmes avoit fabriqué. Aussi paisçant la veue de ces artificieuses painctures, survint ung jeune jouvenceau, lequel estoit filz du duc. En son premier regard comme apperceu nous eust, se vint adresser a nous, & s’enquist de nostre estat. Et lors Quezinstra avec une discretion & modestie, feist pareille response qu’il avoit faict au seigneur.
En telles devises se passa ce jour, & tousjours depuis le filz du prince (le nom duquel estoyt zelandin) continua de s’adresser a nous en devise, & nous print en singuliere amitié, qui fut occasion que nous fismes plus longue residence que n’avions proposé de faire, & ce pendant nous occupions en diversitez d’exercices : & le plus souvent quand les muneratives heures avoyent esveillee l’amye de Titon : le filz du Duc se levoyt & appareilloyt, puis nous mandoit pour l’accompaigner aux champs, une foys avecq chiens, aultresfoys avec oyseaulx rendions peine de investiguer les lieux habondans de gibier, ou de proye, Puis quand nous estions fastidiez & lassez, retournions au chasteau. Et apres avoyr prins nostre refection, zelandin nous menoyt solacier en une spacieuse salle, ou les Dames se delectoyent a danser : lesquelles en si grande agilité & modestie cheminoyent en dansant, que c’estoyt chose singuliere a veoyr. Mais helas ce ne m’estoyt que chose triste & desplaisante, & disoye en moymesmes. O ma Dame quelle violente prison te possede ? quel lieu indigne te retient, parquoy je suis privé de ta veue ? Qui me cause si extreme anxieté & doleur que pour ouir la delectable armonie de la resonance du doulx son des instrumens, ne me puis aulcunement letifier. Mais au contraire me sont augmentations de mon ennuy. Las quand Orpheus fut aux enfers pour recouvrer la belle Euridice, si doulcement chanta, que sa doulce voix (avec la melodie de sa harpe) eust tant de pouoir, que les tristes ames oublierent leurs douloureuses peines. Mais quand celluy Orpheus avec les neuf muses en ma presence s’efforceroient de chanter delicieusement, si seroit il impossible de sçavoir le travail que je soubstiens diminuer.
En telles pensees pour ne pouvoir plus supporter l’excessive douleur interieure qui m’exagitoit & tourmentoit, je faygnoye d’avoir trouvé aulcun caduceateur, qui pour aller en mon pays se departoit. Et pour ce en simulant de vouloir escripre, avoye occasion honneste de me sequestrer. Mais Quezinstra qui bien cognoissoit que telle faincte dissimulation n’estoit par moy excogitee, sinon pour me retrouver seul, affin de me plaindre & lamenter, pour ceste cause il me suyvoit, & mettoit bonne diligence de me consoler. Mais je luy disoye, que trop me desplaisoit sy long sejour, & que si aulcunement il estoit desireux de subvenir a l’urgente necessité, qu’il convenoit sans dilation departir, pour retrouver la dame de moy tant affectueusement desiree. Et lors me feist telle response. Guenelic puis que j’ay manifeste congnoissance, que le sejour en ceste noble cité ne vous faict que contrister, je ne veulx differer la departie. Car comme par longue experience le sçavez j’ay esté tousjours soliciteux & ententif d’accomplir toutes choses, en quoy j’ay estimé vous satisfaire. Et pour vous donner manifeste demonstrance, que j’ay une irrevocable deliberation de perseverer, quand il vous plaira, je suis prest de prendre licence & congé du duc. Apres qu’il eust ce dict, avec grande hilarité de cueur luy respondiz, que mon desir estoit de promptement impetrer le congé, affin de partir le lendemain.
Querimonies d’amours, entre deux compaignons.
Chapitre. V.
Ainsi devisant & adressant nostre chemin vers le Palais, rencontrasmes zelendin, lequel avec ung doux accueil, & face joyeuse, nous recueillit. Et de la cause de sa grand joye qui estoit oultre sa coustume, il nous en voulut rendre certain. Il nous commencea a informer & amplement declarer, que le duc son pere faisoit preparer ung sumptueulx appareil, pour faire convenable reception de tous les seigneurs ses parens & alliez, ensemble des chevaliers ses subjectz : ausquelz il avoit envoyé ung tresexpert & general mandement, pour les advertir qu’ilz ne faillissent a assister en ceste cité au jour de la sollennité de la grand feste, qui dedans briefz jours sera celebree, auquel jour monsieur a deliberé de me faire chevalier. Et pour ce ce sera ung tournoy, lequel durera troys jours. Et le vaincueur de la premiere journee, aura pour pris demy douzaine de chevaulx merveilleusement beaulx & legiers, qui a courir ont tousjours gaigné le pris & rapporté la victoire. Le superieur de la seconde, aura une espee de valeur inestimable : car elle fut jadis forgee par Mulciber orfeuvre & armeurier des dieux, pour le dompteur Hercules. Le vaincueur de la tierce journee aura a choisir des pucelles qui seront congregees & assemblees, celle qui plus luy sera aggreable, excepté seulement les filles de monsieur mes sœurs. O que celluy sera heureulx, qui la victoire obtiendra : car ce luy seroit une chose digne de perpetuelle louenge. Incontinent ces parolles ouyes : j’aperceu que Quezinstra estoit profusement joyeulx de telles nouvelles, parquoy petite ou nulle fut en moy l’esperance de nostre partement : car comme je pouoys concepvoir, les parolles narrees par zelendin, avoient plus de force a le retenir, que la pierre d’aymant n’a d’attraire l’acier a soy. Et pource que j’estoye certain, que le partir ne luy causeroit moindre vexation, que a moy le demourer, je ne le vouluz importuner. Parquoy je deliberay de tolerer & soubstenir mon infortune, par le moyen de patience, autant qu’il seroit en ma faculté, pour ne contrister celluy qui tant se travailloit pour me complaire. Et pourtant avecq si anxieuse peine (qui n’en peult estre de plus extreme) je me contins sans changer ma contenance, en plus grand desir de pleurer que escouter tel propos, qui m’estoit trop long & ennuyeulx. Et a l’heure Quezinstra (qui bien le travail que je souffroye avoit comprins) ne fut reduit en moindre tristesse qu’il avoit eu de delectation. Et pour ce en extollant l’entreprinse louable du duc, avec moyens convenientz & honnestes, trouva occasion de nous sequestrer : puis me dict.
O Guenelic je sçay indubitablement que vostre cueur est fort oppressé & chargé de tristesse, pour la timeur que vous avez que je ne vous persuade de differer nostre partement, a l’occasion des nouvelles qui nous sont intervenues, ce que ne debvez aulcunement craindre : car je suis prest de partir quand il vous plaira. Combien que la departie me causera ung regret le plus acerbe & amer, que jamais pourroit en mon cueur habiter, ne latiter. Car je vous veulx bien advertir, que si j’estoye seur ne vous desplaire, je seroye totallement affecté de veoir l’assemblee des nobles chevaliers qui en ceste cité se trouveront, & encores plus aspireroye d’estre du nombre d’yceulx : affin d’ensuyvre en vertu mes predecesseurs, & de ma possibilité j’espereroye de monstrer assez bon effect, si l’occasion s’i offroit. Mais ma cruelle fortune me permettra que tant de felicité me soit concedee. Mais plus tost icelle fortune me propinera de tout son pouoir adversitez & tresameres prisons, en me rendant tousjours fugitif, sans jamais permettre ma reduction a la maison paternelle. Ces parolles proferees, il ne pardonna au continuel pleurer, & non moins dolent ne se monstroit que le filz de Thetis pour la mort de son trescher amy Patroclus. Et je voyant que pour n’estre en sa faculté d’exercer chevalerie, il estoit en telle extremité reduict, commençay a le reconforter, combien que moymesmes feusse bien necessiteux de reconfort, & luy dis :
Quezinstra ce me semble chose admirable de vous veoir en pleurs consummer vostre vie, en effaçant vostre virile & plaisante face, veu & consideré que tousjours avez esté si prudent & constant, que sçavez toutes adversitez patiemment soubstenir. Pourquoy doncques estes vous tant angustié & adoloré pour la timeur que vous est survenue de ne pouvoir estre reduict en la maison paternelle ? Ne sçavez vous qu’il advient souvent que quand on estime estre plus loing de felicité, l’on est restitué en ycelle ? Maintes Nefz ont couru par diverses mers, & dangereux gouffres marins, sans succumber en aulcun peril, qui ont esté rompues quand elles pensoient estre au port de salut, & a seureté. Aussi plusieurs qui pensent estre totallement hors d’esperance de salut, a la fin se trouvent en seureté doulce et tranquille, Et ainsi plusieurs personnes sont par grande affliction cruciez & tourmentez de plusieurs accidens & infortunes, comme vous, qui depuis vivent en tresgrand hilarité & souveraine liesse, comme j’espere que il vous adviendra. Et pour ce vous supplie par nostre vraye amytié & socialle peregrination, que reassumez, en reprenant les forces de vostre esperit, & par discretion & constance, mitiguez l’aspre douleur : & de ma part pour ne vous contrister, suis content de delayer nostre partement, pour satisfaire a vostre aspirant desir. Et imposé fin au debile parler, ainsi me respondit.
Guenelic comme vous prenez admiration en vous mesmes de mes anxietez & tristesses d’autant plus je m’esmerveille des affectueuses remonstrances, que si accommodement sçavez narrer, pour letifier aultruy : & neantmoins n’est en vostre faculté de vous liberer des perilz & angoisses ou vous estes laissé succumber : mais par lacrimes, pleurs & souspirs continuellement molestez votre triste & dolente vie. Toutesfoys selon ma conception, puis que vostre entendement n’est sy perturbé, que n’ayez certaine intelligence, pour sçavoir diserner quelle vie vous seroit plus utile, Il m’est advis que comme par fantasie estes entré en amours, par prudence vous en pourriez retirer : Desja Phebus est renouvellé depuis que ne veistes Helisenne. Vous debvez sçavoir que le soleil autant eschauffe, comme il voit selon la sentence D’avicenne philosophe merveilleusement scientificque : aussy faict amoureuse passion, laquelle se vient a eschauffer : quand on se trouve a la splendeur des yeulx de la chose aymee. Mais je me persuade de croyre, que en non ayant devant ses yeulx l’object inclinatif, facilement toutes passions se peuvent oublier. Ces parolles ouyes, en grande promptitude je luy dis.
Quezinstra soyez certain, qu’il n’est seulement difficile : mais impossible ce pouoir temperer des choses delectables, pource que les habitudes en l’ame conformees difficilement se mouvent : & croyez que le rememorer de quelques plaisirs passez, a grand pouoir de retenir les amans captifz : & les peines & travaulx qu’ilz souffrent, n’ont aultre effect que d’augmenter l’amour. Car les vrays amoureux entre les tourmens & la mort, sont parfaictz & fermes. Selon vostre ymagination l’eslongnement de l’œil, est oblivion de cueur. Mais en ce estes fort aliené de la verité : car il n’y a distance de lieux, ne cours de temps, qui la souvenance de celle, pour laquelle tant d’extremité ay soustenue, me sceust aulcunement tollir : car toutes representations qui a moy vigilant ou sommeillant se font, toutes sont de ma dame representatives, & en quelque lieu que je me trouve, en pensees, & ou gist mon entendement, aultre ne contemple que Helisenne. Et croyez que trop plus excessive ardeur me brusle & consomme en absence, que en presence. Regardez aussy sy jamais vous avez leu ne entendu que aulcunes personnes amoureuses en presence de leurs amours mourir : mais par l’absence plusieurs se sont precipitez. O que ceste amour a grand puissance, sur tous & toutes, elle obtient principaulté : & mesmes les dieux y ont esté subjectz. Nous lisons de Juppiter diverses transformations pour amour avoir faictes : aulcunesfois en forme de thoreau pour Europa, aultresfoys pour Danes en gouttes d’or, & pour Leda en forme de cigne blanc, & pour la mere du preux Hercules en la forme de Amphitrion se transforma. Le cler Phebus fut surprins de l’amour de Daphné, par le moyen de la fleche doree. Mais la belle n’en tint compte, pource que son delicieux cueur avoit esté attaint de la sagette plombee : qui la rendoit inclinee a rigoreux refus. Toutesfoys par Phebus fut si fort oppressee qu’elle ne pouoit plus resister : & pour ultime recours, commença a reclamer sa maistresse Diane, laquelle (ouye sa priere) la convertit en laurier : ce que voyant le Dieu luy donna telle dignité, que en tout temps seroit vert, & en remembrance de s’amye aorna son chef des verdoyans rameaux.