Le belliqueux dieu des batailles Mars (aussy au prejudice de Vulcan) fut amoureux de la deesse Venus, & icelle mesme deesse ayma si excessivement le beau & gracieulx Adonis, que nonobstant la divinité de Venus, elle voyant la mort d’icelluy son amy, ne pardonna au pleurer ne lachrimer. Et pour en avoir perpetuelle memoire, arrousa le sang de son amy de gracieulx pigment dont nasquit une fleur de couleur semblable a sang, laquelle fleur Adonis est nommee. Aussy la belle Aurora qui nous illustre de son irradiante lumiere, au prejudice de Procris ayma Cephalus. Trop long seroit a reciter (& difficile) l’invincible puissance d’amours, & si vous ne adjoustez foy aux exemples du ciel, vous voyez manifestement qu’en celluy hemisphere journellement son grand pouoir pullule. Il subjugue les puissans seigneurs qui sont esclarciz des tiltres, opulences & richesses de ma dame Juno. De riens ne serviroit le resister, a ceulx qui ensuyvent les estudes de la deesse Pallas, Car par inclination naturelle, nous y sommes subjectz. Et pour ce sy amour vous sembloit vituperables, vous seriés en ung merveilleux erreur : car tout ce que de chascun est commandé, celebré & honnoré sans estre digne de reprehension, ne se pourroit blasmer ne detester. Ce non obstant de ce vous doibt on assez excuser : car facilement se desprise, ce que l’on n’entend. Mais si une foys vous entendiez quelle est la beatitude d’amour, & combien delectables sont les plaisirs, pour en avoir la fruition, a quelconque peril ne pardonneriez. Mais pource qu’il ne seroit en ma faculté de vous exprimer la suavité & doulceur melliflue d’amours, sans consommer autant de temps, que feirent les Grecz au siege de ylion, en attendant de avoir la predicte sanguinolente victoire. Je veux imposer fin a ces propos car je voy Phebus tout fatigué s’en retourner.

Apres la prononciation de mes parolles Quezinstra pour briefve response me dist. Guenelic par ce que je puis comprendre, vous amans qui estes attainctz de ceste lasciveté soubz esperance de victoire, vous voulez que a vostre obstinee insolence, divinité soit attribuee (non cognoissant que vostre aymer n’est que une acerbe passion, & tous voz actes inutiles & pusillanimes) si ceste essence d’amours est digne de si grande commendation comme vous dictes, a quelle occasion n’est il de vous tousjours louer & extoller ? Mais souventesfoys le contaminez & desprisez, & selon vostre appetit est faict une heure ung dieu, puis chose vaine ainsi que l’amant se letifie, ou contriste. Et quand de son desir est satisfaict, amours comme dieu est adoré veneré & regracié croyant de luy proceder son contentement. Mais qui se trouve refusé, contristé & irrité, luy adopte toute faulte & coulpe. Et par ce je presuppose que vous amantz le plus souvent estes vous mesmes alienez. Et de ce que vous dictes que par non entendre la beatitude d’amours, je veulx denigrer sa puissance. Plus me plaict estre dict ygnorant de telle volupté (dont j’estime le plaisir petit & la delectation briefve) que pour en participer, souffrir fatigues trop longues & ameres & encores nulle bonne fin ne s’en peult esperer. Considerez le Troyen pour Helene, Achilles pour Polixene, Marc Anthoine pour Cleopatra, Leander pour Hero, & Demetrius pour lamya. Infiny est le nombre de ceulx qui pour ceste sensualité ont leurs vies terminees, pour de laquelle se preserver faut eviter ociosité : car les personnes qui de exercice sont denuez, trop plus que aultres a ceste passion sont subjectes : & a ce propos le Poete de Mantoue dit que la royne de Cartaige estant oyseuse en sa chambre en larmoyant & souspirant a sa seur Anne, de excessive amour se complaignoit.

Noz propos ne estoyent encores finis quand Apollo commença a mucer son chef : & la departie du jour nous stimula & contraignit nous retirer au Palays ou desja on avoyt achevé de soupper, & donnoit l’on principe a diversitez de jeux & solacieulz esbatemens : mais incontinent que zelendin nous eust aperceu, par ung de ses Escuyers nous feist conduire en une chambre pour prendre nostre refection, ou fertillement feusmes servis. Puis apres aulcunes devises, les yeulx vaincus de grand veiller se delibererent de prendre repos : pour restaurer la nocturne lasseté. Mais je ne peulx trouver en mon cueur tranquillité ne paix. Car subitement se presenta a moy une terrible & espouentable vision. Il me sembloyt veoyr ma Dame Helisenne dedans le lict collocquee : laquelle estoyt vehementement agitee de une langoureuse infirmité, & ressembloyt tant anxieuse, lamentable & tremblante, que je estimoye que la fille de Herebus : laquelle les naturalistes nomment l’ultime terrible, les delicatz membres de ma Dame, de mortelle froydure tinssent occupees : l’ame agitee de telle vision, en mon dormant feuz en telle extremité, que si par Quezinstra ne eusse esté esveillé, je estoye bien prest de aller visiter le Royaulme de Minos. Levé du sommeil si anxieux & triste, qu’il ne estoit possible de plus : commençay a narrer le songe a Quezinstra : lequel mist bonne diligence de me reconforter, me disant que ne me debvoys tant contrister de nouveaulx songes : car le plus souvent les visions nocturnes apportent effect contraire : & aulcunesfoys ce veoir irrité, molesté, & mal traicté : est signe de hylarité future. Le songer de lacrimer, ou de estre saisy par Atropos, est signification de prosperer en ses lucratives affaires. Et songer sasier le ventre de viandes melliflues & doulces, & estre en volupté, demonstre anxietez & tristesse de cueur, avecq langueur de corps. Mais je vous supplye de vous vouloyr desister de telle timeur, & ne adjoustez foy aux faulces ymaginations.

Telles parolles me disoit Quezinstra : mais tant plus me consoloit tant plus me attristoye, & a ceste occasion : ainsi je luy respondis, O miserable que je suis, je congnoys manifestement tel songe me est certain presaige de quelque chose sinistre : parquoy je suis totallement destitué de ma salutifere esperance. Car il n’est personne qui aulcunesfoys des choses songees, ne ayt veu ou comprins quelque verité. Hercules scientificque Astrologue, & semydieu, tousjours de ses songes fut solliciteux. Alexandre de Macedone, Cesar, Brutus, Cassius, & Hannibal de leurs extremes yssues par songes ont estez certiorez. A ce propos des songes Cicero recite en son livre de divination, que la royne Hecuba estant enceincte du beau Pasteur troyen en son repos de la secrete nuyct, luy fut advis, que de elle nayssoyt une torche allumee & toute sanglante : laquelle brulloyt & consummoyt la noble Cité de Troye. Ceste vision recite la Royne au Roy Priam, lequel fut merveilleusement perplex & doubteux : Car en ce mesmes temps Limethes son filz Bastard, lequel estoyt grand augure & tresexpert en l’art d’astronomye, predict, que de brief naystroyt ung enfant, par lequel la cité de ylion seroit exterminee. Ainsi le dict pareillement Calchas Archiprestre du temple de Apollo & grand conjecturateur, disant que la noble cité seroit redigee en cendres par feu venant de Grece : parquoy pour conclusion finalle, le Roy delibera, que incontinent que la Royne seroit delivree, de le faire absconser en tenebres mortelles : mais la mere trop piteuse, secretement le feist nourrir, dont depuis telle infelicité en advint, qu’elle fut celle cause d’extermination totalle des parentz, & de la terre, dont encores s’en deulent L’asie & L’europe. Quand je viens a considerer toutes ces choses, n’est merveille si je suis remply de travail interieur. Car par ces exemples, je n’estime songes estre choses vaines, & encores ce qui me est apparu plustost vision que songe se doit nommer, parce que je ay veu celle vraye espece, comme je la pourroye veoyr vigilant, qui est chose differente de songe, lequel se represente soubz la figure d’aultre espece sans faire demonstrance des personnes propres. A ceste occasion puis interpreter, que ce qu’il m’est apparu se verifiera. Voyez doncques si je n’ay juste cause d’estre fort angustié & adoloré. Helas je soustiens sy grand travail & angoisseuse douleur, que sans aulcun remede, en brief temps se terminera ma triste & dolente vie.

Apres que j’eux imposé fin a mon parler, l’ame indignee & reduicte aux secretes puissances vitalles, laissant le corps ainsi destitué, quasi comme mort demeuray. Et lors Quezinstra commeu de charitable pitié, ayant de moy compassion, avecq doulx confort se estudioyt de revoquer les tresdoulens & quasi errans esperitz, & me dist, Guenelic (selon ma conception) vous estes merveilleusement agité & commeu par voz continuelles tristesses, & pource n’est merveille de vous veoyr en grande tribulation, non pourtant je ne veulx nyer que quelques foys le songe ne apporte veritable signification : car a ceulx qui de viandes sont sobres & honnestes : a ceux la nature a pourveu de grande imagination & grace, & si le moment se retrouve petit & non empesché, non seulement l’ymagination reste libere : mais aussy le sens commun, tant que l’homme en dormant juge les similitudes en ycelles especes qu’elle sont, & quelque foys se trouve l’entendement en telle disposition que en dormant il dispute, & faict vers & sillogismes : mais ceulx qui ont de coustume de leur ventre bien farcyr, se la vapeur se retrouve plus remis a ceulx ne se apparoyssent que fantasmes transformees, discorrectes & inordonnees. Mais parce que je vous congnois remply d’honnestes sobrietez, je comprens voz songes contenir aulcune verité, & a ceste occasion seroye de advis que debveriez exprimer ceste vision a quelque augure ou vaticinateur, pour avoyr clere intelligence de vostre accident futur, qui vous sera chose assez facile. Car je suis bien memoratif (entre aultres devises) avoir ouy dire a Zelandin que dehors de ceste Cité se tient ung homme fort anticque, lequel est merveilleusement expert en l’art D’astronomie, Je vous le refere affin de survenir au dubitable inconvenient. Apres la prononciation de ses motz, je fuz aulcunement reconforté, esperant de avoyr certitude, de ce dont estoys en doubte.

Celle qui jadis fut occasion de la mort de Procris commençoyt a circuir & illustrer la Deesse Cibele, quand de la doulce plume, le fatigué & travaillé corps commençay a lever : puis incontinent que feusmes appareillés, nous transmigrames au domicile de L’astronomien, dont Quezinstra me avoit informé. Auquel incontinent avecq une langue delyee, & l’entendement ouvert, luy vins exprimer la vision nocturne, qui de mon anxieté estoyt cause, luy faisant humble supplication de me dire, que telle chose signifioyt. Et a l’heure par une certaine science sideralle, me dit estre advenir, que premier que deux foys en la maison du mouton Phebus seroyt retourné, verroye vive ma tresdesiree Dame. Ces parolles avecq sens & discretion proferees, me presterent une indubitable foy, & apres l’avoyr regratie & satisfaict, tant de parolles que de effect, joyeusement nous en retournasmes, & passasmes ce jour en plus grand plaisir & recreation que ne avions accoustumé. Ja commençoyt a approcher le temps de la feste solennelle : auquel jour comparurent generallement tous les princes & parens & alliez du duc : ensemble tous les chevaliers ses subjectz, en la sorte & maniere qui s’ensuyt.

Preparation a ung tournay de princes.
Chapitre. VI.

Premierement arriva en tressumptueux, tresmagnificque & tresriche arroy, Alcinans roy de Boetie, apres venoit en moult noble & pompeuse compaignie Silperis roy de Athenes, lesquelz suyvoyent Federic duc de Locres. Apres suyvoit Librius conte de Phocides, Philibert duc de Foucquerolles : puis apres le conte de la terre deserte. Aussi comparurent Aemery conte de Merlier, Mabran seigneur de Cournal, le seigneur de teuffle, Baltasar seigneur de Ousen : apres venoit innumerable compaignie de chevaliers, lesquelz pour eviter prolixité, je me deporte de nommer. En grand honneur & reverence furent receu les roys de Boetie & de Thebes, lesquelz estoyent freres germains, & celluy de Boetie estoit conjoinct par bien matrimonial avecques Phenice fille unicque au duc de Locres, & niepce au duc de Gorenflos, laquelle estoyt reluysante en beaulté singuliere. Apres la reception honnorable de roys princes & grandz seigneurs, pource qu’il estoit heure de soupper, incontinent furent les tables dressees ou assisterent les roys & aulcuns des princes, lesquelz furent sumptueusement serviz. Puis apres les tables levees, l’on donna principe aux dances ou les chevaliers & dames prindrent solacieuse delectation, jusquez a ce que Thetis commença a irradier le meillieu du celestiel hemisphere & estoilles simulees tombans par l’air, stimuloient les debiles mortelz au desiré repos, quand a la salle furent apportez espices : avecques vins non moins delicieulx, que celuy dont Juppiter est par Ganimedes servy. Apres la collation faicte chascun pour reposer en sa chambre fut conduict, & Quezinstra & moy comme les aultres nous retirasmes, non pour reposer, mais seulement pour continuer noz familieres devises. Je vouloye commencer a parler d’amours selon ma coustume : car l’amoureuse flamme avec si grand forces mon desir allumoit que toute la puissance de Neptune la minime part ne auroit peu estaindre, mais gueres mains ne souffroit Quezinstra non par chose semblable, mais pour l’extreme tristesse interieure qui le agitoit, pour ne estre en son pouoir de exercer chevalerie. Et pour ce contraincte me fut de remettre es termes de silence : car a l’occasion de sa grande doleance, le temps ne estoit a parler d’amours accommodé ne propice. Et pource que les nocturnes tenebres sont a dueil & tristesses tresaptes, ne pouvoit trouver paix ne tranquillité en son cueur, & combien que par amyables recordz misse peine de le letifier, il consomma une partie de la nuyct en formant griefves complainctes. Toutesfoys entre la tierce & quarte vigile, feurent les yeulx contrainctz de dormir.

Le matutin Lucifer sentoit desja ouvrir les portes des palais, semez de odoriferentes roses, si commençoit les gemissemens & cris des Apollins coursiers, qui toute nuyct avoyent esté repeuz en l’ocean de fragrante ambrosie, & estoient desja acommodez au refulgent curre & par ce se retiroyent en occident, tous splendides & rutilans astres, quand du lict ou la nuyct en brief somme se estoit passee me levay : Et en donnant commencement a quelques propos, nous appareillasmes : puys nous transportasmes au temple, ou incontinent apres assisterent les roys & princes pour ouyr le service divin : lequel achevé en la presence des princes fut faict Zelendin chevalier, puis quand furent tous reduictz en la spacieuse salle, ou le disner estoit preparé merveilleusement sumptueux, comme l’on peult assez ymaginer : puis apres chascun se sequestra du duc, pour eulx preparer & accoustrer, affin d’aller commencer le tournoy, & delibererent que ceulx de Boetie & de Gorenflos, tiendroient le tournoy contre les aultres. Par commune election, Federic duc de Locres, fut chef de ceulx de dedans, & le roy de Athenes fut esleu pour ceulx de dehors : comme pendant que de une part & d’aultre, chascun se appareilloit, la duchesse accompaignee de la royne de Boetie, & infiny nombre de dames, se partirent, & avec modeste alleure, se transmigrerent en son eschauffault : lequel estoit tendu de soye toute œuvree d’or, figuré de tout le cours du zodiaque, avec le mouvement du ciel stellifere, qui a veoir estoit chose admirable. Aussi estoit ung singulier plaisir, a contempler la beaulté des dames : lesquelles replendissoient tant en beaulté naturelle, comme de accoustremens d’or, de pourpre & pierreries tant de richesses Juno ne sçauroit acumuler, que l’on pouoit veoir aux atours des angeliques princesses. Ainsi comme nous estions occupez en ceste speculation, Quezinstra commença a distinguer son regard de toutes les aultres, pour contempler la specieuse formosité de la belle Phenice. Puis quand il eust bien regardee, commença a accuser le ciel d’ingratitude, que nostre pays de semblable beaulté ne avoit aorné : & en ce tournant vers moy, disoit. O Guenelic si bien avez consideré la qualité de ceste dame, bien pourrez juger que dieu & nature a la former ont mis toute leur estude. En ce lieu perdroit venus le pris de la pomme doree : car l’excellente beaulté de ceste dame, suffisamment ne se pourroit exprimer, sans invocquer l’ayde de Calliope, a laquelle je obsecre me vouloir ayder de son stile, pour vous le sçavoir bien narrer. Regardez ses cheveulx de splendissante couleur lustrez, qui de apollo la similitude represente. Considerez l’amplitude de son cler front avec le doulx sourcil dont il est aorné. Notez l’irradiante lumiere de ses yeulx vers, & plus reluysans que nulz astres : La forme de son nez traitifz, la fresche couleur & le beau tainct de sa face : La rondeur de ses joues pourpurines, la petitesse de sa bouche : avecq l’elevation de sez levres coralines, qui en soubzriant descouvrent ung tresor de perles orientalles. Regardez la blancheur delicieuse de sa gorge christaline. Voyez la forme de ses petitz tetins, qui deux pommes de roseaulx representent. Je ne puis passer oultre : car ses precieulx habillemens occupent la perfection de sa noble facture, qui par imagination seullement se peult comprendre : mais pour finale conclusion, je dis que empoury est le celeste consistoire pour ne y avoir chose sy resulgente que ceste la. Ces parolles oyes, que avec si grand affection me narroit le temps ne me sembla de silence garder, quand ainsi commençay a dire.