Quezinstra je vous supplie de sequestrer toute passion qui en cueur de jugant pourroit tomber & approcher a ceste dame l’ingenieuse fantasie & membre par membre singulierement deffendez a faire jugement, & peult estre que ne retrouverés le ciel de ses graces envers nostre region si avaricieulx comme vous dictes. Il semble par les louenges que vous faictes de ceste dame, que Dieu, le ciel & nature, de tout celeste don, nous eust privé. Et lors Quezinstra me dist, premier vous ay entendu, que voz parolles feussent proferees : mais si bien voulez considerer, content je suis vous en laisser le jugement : & gardez que l’appetit de la verité, de vostre dire ne aliene. Subitement pour ne pouvoir plus souffrir, ainsi luy dis, Certes je ne veulx nyer, que de grand beaulté ceste dame ne soit douee, quant a la formosité de la face : mais au reste elle est inferieure de aulcune que je congnoys, & pour ce je vous supplie ne vouloir tant exalter ny extoller les estranges, pour vituperer celle que congnoissons, & qui ne sont dignes de estre blasmees. Et sy ceste dame vous est tant aggreable, sans diminuer l’honneur d’aultruy la pouvez prier d’amour, & a l’heure il me respondit, Guenelic soyez certain que l’excellente beaulté de ceste dame m’a contrainct a verité proferer, sans ce que troublement de raison, par quelque desir aveuglé ayt occupé ma veue : car croyez que je suis deliberé d’estre tousjours loingtain des dars d’amours, lesquelz si indiscretement & cruellement plusieurs offensent. Incontinent qu’il eut ces parolles dictes, sans dilation en telle sorte luy respondis : puis que les louenges que vous faictes de ceste Dame, ne procedent par estre attaint de quelque amoureux desir, je vous prye vous vouloir departir de telz propos : car puis que ne voulez que amour obtienne sur vous domination & seigneurie, ne debvez persister en trop grande contemplation, qui facilement vous pourroit faire tomber en l’inconvenient de celluy, qui par contraire d’amours, fut forcé de exorer la deesse Venus, pour impetrer d’elle, que son ymaige divin vinsse, & pourtant vous veulx bien advertir, que necessairement se fault donner garde des principes. J’entens bien que gens de complexion melencolique comme vous estes, si facilement ne s’enclinent a amours comme les aultres : Car par la predominante humeur, Vostre habitude & nature vous rend aulcunement dur. Mais si une foys vous estiez prins, jamais ne vous en retireriez : car les melencolicques pour pigricité & tardiveté du terrestre humeur, premier se exposeroient a la mort, que de delaisser amour, Les coleriques y sont trop plus subjectz pour l’impetuosité du chault humeur, & si bien ilz sont plus voluntaires & soubdains, plus facilement s’en absolvent.
Exercice de chevalerie.
Chapitre. VII.
Premier que je eusse achevé mon propos, arriva le Duc avec aulcuns de ses familiers : & monta en son eschauffault, lequel estoit sy sumptueusement aorné, que tout le lieu en resplendissoit. Beau faisoit veoir ce prince en ses riches & triumphans accoustremens, lequel seant en chaire aornee de tresriches & exquises pierres precieuses, ressembloit le souverain des cieulx jugeant les fatalles dispositions au consistoire celeste. Tantost apres qu’il fut arrivé, survint le duc de Locre avec sa noble compaignie de princes & chevaliers, tous en armes. D’aultre part le roy D’athenes, avec les siens assista, & vint sur les rencz en tresbelle ordonnance : & lors commença le tournoy. Le roy D’athenes baissa sa lance, & picqua des esperons, contre lequel s’adressa le conte de Fosside : lequel rompist sa lance, & du grand coup qu’il receupt, violentement fut porté par terre. Puis apres se dressa le roy contre Philibert, auquel il donna tel coup qu’il le renversa sur la croppe de son cheval : & lors se esmeurent furieusement tant d’une part que d’aultre les chevaliers, & mesmement le duc de Locres, lequel par grande impetuosité s’adressa contre le seigneur de Teuffle, en sorte que pour la violence du coup, le chevalier & le cheval prindrent terre. Puis d’ung mesme poindre rencontra ung aultre chevalier, auquel ne prouffita escu ne aubert : mais le transperça jusques a la chair, dont de l’extreme douleur luy faillit le cueur. A l’exemple de ce duc s’esforçoit zelandin le nouveau chevalier, lequel ne se monstroit degenerant de son noble origine : car il estoit expert au martial exercice, comme si de long temps l’eut accoustumé. Et comme il aperceut le roy D’athenes lequel oppressoit si fort ceulx de dedans, il delibera de jouster contre luy, & pource que sa lance estoit rompue, il en print une a ung chevalier des siens qui encores l’avoit entiere, puis de toutes ses forces s’esvertua contre le roy, lequel impetueusement venoit, & de telle puissance se rencontrerent, qu’ilz briserent leurs lances, s’entrehurterent par telle fureur que le roy fut renversé sur la croppe de son cheval : mais si mal advint a zelandin qu’il fut porté par terre tout pasmé avec sa selle parce que les sangles rompirent. Long temps fut zelandin en telle sincopise & pasmoyson, & quand il commença a respirer, il dict.
O mon Dieu quelle angoysseuse douleur je sens, & ce disoit il pour l’acerbe douleur qu’il souffroit de son bras dextre, qui au choir s’estoit rompu. Et lors en grand promptitude il fut prins & emporté hors des rencz, ce que voyant le Duc, envoya subitement ung jeune escuyer, pour sçavoir la verité : & d’aultre part, le roy D’athene fut merveilleusement marry de l’infortune, pour la timeur qu’il avoit, qu’il n’i eust peril de mort, qui luy causa une si grande tristesse, que plus ne voulut arrester au tournay. Et pour ce institua le duc de Fouquerolles chef & conducteur de ses gens : puis se sequestra & print son chemin vers la populeuse & inclyte cité, a laquelle parvenu, ne voulut en quelque lieu sejourner, jusques a ce qu’il fut conduict en la chambre de zelandin, lequel enduroit si grande destresse, que pour refuge s’estoit colloqué au triste lict. En sa chambre assistoyent plusieurs chirurgiens, qui preparoient medecines aptes a le revalider & guarir, mais pour le present me deporteray de ce propos, pour reciter les belliqueuses proesses des nobles chevaliers, entre lesquelz faisoit de beaulx faictz d’armes le Duc de Foucquerolles : car il molestoit & abbatoit tout ce qu’il rencontroit, & ayant mis la main a l’espee frapoit a dextre & a senestre, tellement que riens n’arrestoit devant luy : & a ceste occasion ses gens excitoient l’ung l’aultre, de sorte que vigoureusement se combatoient. Le Duc de Locres s’esforsoit de resister : mais de petite valeur luy fut sa resistence, car le Duc de Fouqueroles avec l’ayde du Conte de Marlieu, & du seigneur de Housen firent tant qu’ilz ne peurent plus souffrir leurs molestations, mais pour les eviter, furent contrains d’eux rendre fugitifz : parquoy le Duc fist sonner la retraicte, & pour ce chascun se retira. Mais le duc qui estoit succumbé en grande tristesse, a cause de l’inconvenient de son filz, se enquist aux Chirurgiens qui s’en estoient prins garde : lesquelz luy certifierent que en brief temps le rendroyent en sa bonne convalescence : & a l’heure le Duc commanda a la Duchesse qu’elle le allast visiter, ce qu’elle fist seullement accompaignee de ses deux filles seurs de zelandin, lequel elles trouverent fort debile : mais sa couleur commençoyt a diminuer. Chascune des dames luy dirent plusieurs parolles de confort, luy donnant esperance de briefve guarison. Puis apres aulcune espace de temps craignant de le attedier & fascher, se partirent. Mais incontinent que elles furent absentees, par ung escuyer zelandin nous manda, pour selon sa coustume se deviser familierement avecq nous : mais Quezinstra desiroyt bien de se excuser, car il ne demandoit que se retrouver seul pour recommencer ses lamentables complainctes, Toutesfoys considerant que nulle excuse ne pourroit avoir lieu de reception : & que zelandin se pourroit contre nous irriter, au mandement nous rendismes obeyssans en nous transportant en sa chambre : a laquelle parvenus, modestement finismes lez deues & accoustumees salutations : puis luy demandasmes comment il se trouvoit, & si les Chirurgiens, par l’operation de leurs œuvres medicamentes, ne avoyent point donné refrigeration a sa douleur : a quoy il nous feist response, qu’il se trouvoit aulcunement allegé : puis incontinent entra en propos du tournoy, & nous demanda selon nostre opinion auquel des chevaliers Fortune avoit tant de felicité concedee, comme de avoir obtenu la victoire de ceste journee. En cest instant qu’il eust ces parolles proferees, je euz certaine intelligence, que mon compaignon souffroyt une merveilleuse douleur interieure : car la mutation de sa couleur le demonstroyt : il commença a se refroydir, la langue devint mute, qui estoit signification d’excessive anxieté : parquoy simulant avoyr quelque affaire, avecq le meilleur moyen qu’il peut se voulut licentier : mais zelandin qui estoit ignorant de l’occasion de sa tristesse, luy dict, Quezinstra quelle est la cause a ceste heure de telle observation de silence ? pourquoy ne me dictes vous vostre opinion de ce que je vous demande ? quelle chose de nouveau vous est intervenue qui tant vous exagite & trouble, comme vostre decoloree face le demonstre ? Si vous avés necessité de quelque chose, faictes m’en sçavant : & tant pour honnesteté que pour vostre prouffit y satisferay, & sans jurer, ainsy le pouez vous croyre. Apres ces benignes parolles je prins le propos, & dis ainsy.
Mon treshonnoré seigneur puis que vous desirés estre certain, & avoir la totalle intelligence, affin de avoir l’ample certitude dont procede la tristesse de mon bien aymé compaignon, je prendray la hardyesse de vous declarer le secret de son cueur, lequel je cognoys estre si oppressé que pour le present en sa faculté ne sçauroit le vous sçavoir exprimer : mais pource que entre nous jamais ne fut aulcune chose celee, la pure verité je vous en declaireray, comme il pourroyt faire par la prononciation de sa vive voix : & pour vous en donner certaine science, bien vous veulx advertir que l’extremité que il souffre, de magnanimité de cueur luy procede : car a ceste heure quand par vostre humaine benignité doulcement luy avés demandé selon son opinion, lequel s’estoyt mieulx porté au marcial exercice, ceste parolle en si grande vehemence luy transfixa le cueur, que non moindre douleur n’a souffert, que fist Hecuba quand elle veist l’eversion de ylion : car cela luy a faict rememorer que en son adolescence en semblables exercices il a esté instruict, comme celluy qui de antique origine est extraict de noblesse, Mais fortune aveuglee & instable, qui journellement persecute les vertueulx, l’a en telle infelicité conduict que sans sa coulpe il a esté expulsé de la maison paternelle. Et pour ce n’est de merveille se il luy est grief de estre privé de son pays, & de avoyr abandonné la societé des personnes, du sang desquelz il a esté produict & procreé en lumiere. Las il est bien difficile de telles infortunes patiemment tolerer, mesmes a ceulx qui aspirent de vivre en coustume genereuse pour exercer œuvres viriles & dignes de louenges, comme bien suis certain que Quezinstra le desire. Et parce qu’il ne espere de le pouvoir faire, la douleur luy est si vehemente, qu’il ne luy est possible de la pouvoir temperer : & pource Monsieur que je vous ay divulgué la cause de son regret (par l’intelligence que en avez) pourrez juger qu’il n’est sans occasion. Incontinent que je euz imposé fin a mon fidele parler, je apperceuz ce jeune prince estre commeu de compassion : & lors avec une urbanité traictable commença a prononcer ce que son institution naturelle & vraye gentillesse luy enseignoit, & dict ainsy : Quezinstra je suis merveilleusement marry de ce que ne ay esté adverty plus tost de vostre infortune, sans tenir ainsi voz douloureuses afflictions occultes & secretes. Car si je en eusse esté adverty, ce me eust esté occasion de premediter les moyens les plus convenables pour aulcunement vous subvenir mais encores n’est trop tard ce qu’il se peult faire : & je vous asseure que je seray solliciteuz & vigilant de vostre utilité & honneur, & par experience trouverez que les parolles ne seront de l’effect differentes. Ces melliflues & doulces parolles causerent a Quezinstra aulcun confort, qui fut occasion de luy restituer la parolle, qui par trop excessive douleur luy avoit esté fortclose : Ainsi commença a dire : certes monsieur, je ne puis mediter comment se pourra efforcer la pusillanime vertu, a rendre les graces deues & convenables comme vostre grand bonté le merite. Mais en telle sorte suis de present institué, qu’il m’est advis que si tout le cours de ma vie me travailloye, ne pourroie point satisfaire, toutesfoys tant me confie de vostre benignité accoustumee, qu’il vous plaira me supporter : & aussy considerer mon ineptitude.
Les deux compaignons sont faictz chevaliers.
Chapitre. VIII.
Apollo avecq ses ardentz chevaulx s’en retournoyt, quand apres avoyr licence impetree la compaignie de zelandin nous sequestrames : & nous parvenus au Palais, avecq aulcuns gentilz hommes prismes nostre refection : puis incontinent en nostre chambre nous retirasmes, tant pour deviser, que pource que la court estoit privee de toute recreation, a cause de l’infortune de zelandin : nous retirez en nostre secret hebergement, en devisant de diversité de propos : l’insidieux sommeil si fort nous stimula, que noz lassez membres contraignit a chercher le benefice du desiré repos : parquoy pour restaurer la nocturne lasseté, dedans le lict nous collocquasmes.
Desja Phebus se departoyt de son oriental domicile en dechassant les tenebres nocturnes, pour eslargir rutilante lumiere, quand nous commenceasmes a esveiller : puis en grande promptitude, nous appareillasmes pour nous transporter au palais : & si tost que nous y feusmes, veismes le duc, lequel seulement accompaigné de deux gentilz hommes ses plus familiers, adressoyt son chemin a la chambre de son filz, lequel il trouva en meilleure disposition qu’il n’estimoit, dont il fut reduyct en grand hilarité, Si luy commença a dire, qu’il avoit eu si grand tristesse de son infortune, que a ceste occasion la journee precedente se estoit passee, sans ce que les chevaliers se eussent oser occuper a quelque solacieux exercice. A ces parolles respondit zelandin. Monsieur tres affectueusement je vous supplie que pour mon mal (dont je espere brief guarison) ne vueillez diminuer l’amplitude & sumptuosité de voustre court : ny prohiber les delectables esbatemens des chevaliers, car ce me causeroit une tristesse, qui trop plus me seroit griefve, que l’infirmité du corps. Ces parolles dictes, ne tarda guere le duc qu’il ne se voulut absenter : mais comme je croy de quelque vertu divine inspiré, premier demanda a zelandin, lesquelz de ses gentilz hommes il desiroit le plus pour luy tenir continuelle compaignee. Bien heureux commencement sembla a zelandin pour subvenir a Quezinstra parquoy il dist : monsieur il n’y a compaignee, qui me fust plus aggreable que de ces jeunes gentilz hommes estrangiers parce que je les trouve modestes, discretz, & excedans les aultres en souveraine eloquence. Mais trop me desplaist de l’extreme tristesse de l’ung, laquelle luy procede pource qu’il n’est en son pouoir d’exercer chevalerie comme tousjours ont faict ses predecesseurs, car j’ay entendu de son compaignon qu’il est de grande noblesse extraict. A ce propos respondist le duc, certes zelandin ce m’est chose tresaggreable de veoir ces jeunes gentilz hommes converser avec vous, car je me persuade de croyre qu’ilz soient ainsi bien conditionez comme vous me recitez, combien que jamais n’eusse gueres de devises avecques eulx : mais plusieurs foys me suis delecté a considerer leur modestie & vertueuse contenance : mais je m’esmerveille quelle infortune les a a telle infelicité conduictz. Je suis memoratif que premierement quand je les interroguay de leurs regions, & de l’occasion de leur voyage, ilz me respondirent seullement, le juvenil appetit en estre cause, pour estre desireux de frequenter diversité de pays. Ha monsieur (dist zelandin) de ce ne debvez prendre admiration : car n’est la coustume des sages & discretes personnes, de si legierement descouvrir leurs secretz : lesquelz a ma notice ne feussent venus, n’eust esté sa face taincte de pasle couleur : qui de la douleur interieure m’a faict indice : & quand a mon instante priere son compaignon me le declaira, je luy promis que de mon ayde ne luy serois faillant, & pour ce monsieur je vous obsecre & prie que le vueillez faire chevalier, & en me contentant de ce mien honneste desir, ne vous sera moindre louenge, que a moy de contentement, parce que le temps le conceut & l’honnesteté le desire.