A l’heure le Duc persuadé par les instantes prieres de son filz, luy dist que non seulement seroit sa supplication exaulcee, qui estoit de faire chevalier Quezinstra : mais pour plus le letifier il avoit deliberé de faire semblable honneur a son compaignon Guenelic. A la deliberation, sans long temps differer s’ensuyvit l’effect : car en la presence de son filz & aulcuns de ses gentilz hommes de la main du duc receusmes l’ordre de chevalerie, qui fust a Quezinstra chose plus aggreable, que ne fut a Philippe Macedonien le jugement de cest enfant : lequel pour les aultes entreprinses par luy accomplies, fust grand appellé : jamais aussi ne fut si tresplaisante, a Antiochus la victoire de Demetrius. Incontinent apres ces choses faictes, le duc se departoit de son filz affin d’assister au temple, pour ouyr le service divin : lequel achevé, s’en retourna en une spacieuse salle ou les tables estoient dressees, & couvertes de delicates viande, ausquelles auroient donné lieu celles du grand Luculus Romain. Finit le grand & sumptueux service, les nobles princes & chevaliers de la compaignee du duc s’absenterent pour commencer a eulx preparer : & nous retirez en nostre chambre, Quezinstra commença a joyeusement se deviser, & me disoit : Guenelic si bien sçaviez la grande hilarité par moy conceue, pource que nous sommes du nombre des chevaliers, je suis seur que ce vous seroit cause de letification, combien que certain soye que de vostre part seulement aspirez vers voustre dame Helisenne, & ne desirez aulcunement de estre constitué en l’honneur, lequel sans vostre requeste vous a esté imparty : toutesfoys la chose vous doibt estre acceptable, & en debvez rendre plus de graces & remerciemens, que si par supplication le eussiez obtenu : car merveilleusement se doibt estimer le don qui procede de la priere. Mais peult estre que les solicitudes trop puerilles, dont vostre pensee est occupee vous privent des bonnes considerations : & si ainsi estoit vous ne pourriez bien discerner la lumiere des tenebres, qui seroit occasion que prefereriez la misere a la gloire : car cest amour sensuel aulcunesfoys rend l’homme pusillanime, Parquoy a bonne raison est fabulé par le prince des poetes, Homere, que le Phrygien estant en bataille contre le Grec, evita le peril mortel, par le moyen de la deesse Venus, laquelle toute circondee & environnee, d’une nuee aureine, tira invisiblement son serviteur, & le colloqua en son resplendissant & odoriferent domicille. Mais vous debvez entendre que cela n’a aultre signification, que la pusillanimité de Paris, lequel au paravant qu’il se adonnast a ceste effrenee lascivité, estoit esgal en force & en vertu a son frere Hector, le plus belliqueux chevalier du monde.
O combien se debvroit contempner & despriser ce pasteur Troyen : de estre ainsi devenu si treseffeminé & remply d’ineptitude ? cela doibt estre exemple a tous gentilz hommes modernes : & bien vous ay voulu rememorer, affin que l’amour que portez a Helisenne ne vous adnichille, mais au contraire vous fault estre vray imitateur de vertu, affin que voz vertueuses operations viennent a la notice de vostre dame : laquelle vous en tiendra en plus grand estime, comme faisoit la royne Genefvre Lancelot du Lac : auquel amour causa bien aultre efficace que ne feist a cest infelice Troyen, car il accomplist plusieurs belliqueuses entreprinses, pour estre de sa dame loué & exalté : l’exemple d’icelluy vous debvez ensuyvre. Bien suis certain que du principe vous trouverez l’art militaire ung petit estrange, parce que ne y avez esté instruict, mais totalement vous estes occupé en l’œuvre litteraire : toutesfoys en contemplant ceulx que vous cognoistrés plus aptes a tel exercice : vous y fauldra regir & gouverner, & commencer par bon & vertueulx courage : car qui temerairement commence, miserablement finit. Ainsi comme Quezinstra fidellement me amonestoit, je luy respondis si a personne oncques fuz, ou suis pour estre obligé & redebvable, je le suis a vous tresgrandement, pource que continuellement me admonnestez de ce en quoy vous congnoissez que mon honneur & utilité conservent, dont meritez de estre grandement loué, pource que ne est moindre vertu l’enseigner que l’apprendre. Mais ce qui plus me contriste, sy est de ce que je vous voys si timide & craintif, que pusillanimité & tendreté ne occupe lieu en mon cueur : & ce vous procede a cause que je suis soubz la conduicte, & en la puissance du dieu d’amours dont vouz ne faictes aulcune estime, comme de chose inepte & puerile. Mais je formide & crains que au temps futur ne vous en repentez, & contristez de la petite estime que presentement en faictes. N’avés vous timeur de succumber en l’inconvenient du cler Phebus, duquel me souvient vous avoir aultresfoys parlé, mais pource que ne vous avoye narré la cause dont l’amour luy procedoyt, presentement je le vous veulx exprimer, qui fut pource que icelluy Phebus par trop se glorifioit de avoir obtenu la victoire du grand Piton : & pourtant contempnoit & desprisoit le dieu d’amours, luy disant que a luy ne appartenoit de porter l’arc ne les fleches en sa presence : mais les luy debvoit concinner comme a celluy qui estoit merveilleusement fort, parquoy disoit a Cupido que comme son inferieur se debvoit humilier devant sa sublimité. De ces superbes & audacieuses parolles, fut cupido fort indigné, & luy dict que de brief luy feroit sentir de ses fleches la force & vertu, ce que il feist : car sans dilation print son vol vers le mont Pernasus : auquel parvenu, sans differer ne craindre de offenser la divinité, de l’une de ses fleches transfixa le cueur de Phebus, dont la vulneration demeura quasi incurable. Ceste exemple doibt estre suffisante pour vous garder de plus vituperer ceste sublimité, a laquelle ne debvez ascripre ny adapter le deffault de Paris, qui comme je croys a ceste cause ne luy procedoit : car selon ma conception amour fait l’homme prudent en tous cas survenans, facond, magnanime, asseuré, hilaire, discret & liberal, parquoy en sa puissance totallement je me confie. Comme je proferoye telles parolles, Quezinstra se print a me regarder, & en soubzriant me dist. Accompaigné ne estes tousjours de toutes ces qualitez : car souventesfoys quand pour ceste sensualité estes si douloureux, anxieux, & triste, vous ne estes sy prudent, discret, & constant que de present vous vous demonstrez. Ainsy devisant, sortismes de nostre chambre, & incontinent que feusmes en la rue, nous veismes innumerable compaignee de chevaliers qui adressoyent leur chemin vers le lieu designé, pour les joustes, ou le duc & la Duchesse desja assistoyent : & ce pendant que nous delections a les contempler, En jectant mon regard en circonference apperceuz ung escuyer : lequel apres nous avoir salués, nous dict qu’il avoit charge de zelandin de nous preparer armes & chevaulz : parquoy quand il nous plairoit nous les feroit amener, a quoy nous feismes telle responce. Mon amy trop plus que ne pourrions estimer somme obligez a monsieur vostre maistre, pour les benefices que nous recepvons de luy : dont vous supplions que de par nous treshumblement le remerciez, & puis apres le plus diligemment qu’il vous sera possible : faictes amener des chevaulx, pour ce que nous sommes timides que n’estions trop tard venir au tournoy, aulquel comme je croy, l’on a donné commencement. Tout subit quand eusmes dict telles parolles, l’escuyer se sequestra de nous, & sans gueres de dilation, nous envoya deux chevaulx tous blancz : lesquelx estoient merveilleusement beaulx & puissans, avec armes pareillement blanches. Sans gueres tarder, nous appareillames : & en prenant nostre chemin vers le tournoy ainsi commençay a dire en m’adressant a la deesse Venus.
Faictz d’armes de jeune chevalier.
Chapitre. IX.
O Deesse tresillustre, de laquelle la planete est l’une des plus refulgente qui soit entre les estoilles non fixes au firmament, laquelle est nommee Venus, pource qu’elle vient a toutes choses : aulcunesfoys aussy est appellee Hesperus, vesperus, ou Lucifer, c’est a dire portant lumiere.
O estoille marine & sidere journal precedant le soleil matutin : laquelle comme je croy a esclairé a ma nativité, en propinant a ma conception, ou fluence amoureuse, & complexion totallement venerienne.
O saincte deesse dont je invocque le nom, vueilles moy estre favorable, en exorant pour moy celluy, lequel pour acquerir ta benivolence, tempera ses fiers & durs regards, ce fut le Dieu des batailles Mars : auquel en faveur de toy j’ay parfaicte confidence & esperance totalle, que mon humble requeste sera exaulcee. Ces parolles prononcees, plus ne doubtay la verité de l’instable fortune : & nous parvenuz au tournoy, lequel estoit ja commencé, nous arrestames ung petit, pour contempler le duc de Fouquerolles, lequel excedoit les aultres en magnanimité de cueur : en sorte que riens ne arrestoit devant luy : il abbatoit chevaliers & chevaulx par telle fureur & impetuosité qu’il passa le tournoy en repulsant ses adversaires jusques aux barrieres : combien que le duc de Locres feist son debvoir de les soubstenir : & a l’heure Quezinstra picqua son cheval des esperons & rencontra le seigneur de Teuffle venant a luy, auquel il donna tel coup qu’il abbatit par terre luy & son cheval, & sans briser sa lance d’une mesme course furieusement attaignit ung aultre chevalier lequel il blessa merveilleusement, puis se mesla au plus fort de la presse, faisant merveilles d’armes, & moy qui de pres le suyvoie, feuz tant favorisé de l’amy de la deesse, que si humblement je avoye exoree, que je n’estoye digne de estre blasmé, quoy voyant ceulx de dedans, reprindrent leurs forces tellement que ceulx de dehors ne faisoient plus que souffrir : dont le duc de Fouquerolles fut fort irrité, & pour ce reprint nouvelle lance pour venir a Quezinstra : lequel en print une aussy, & s’entredonnerent des coups que Quezinstra sur tous estourdy, & quasi prest a tomber, mais le cheval du noble Duc qui toute la journee avoit porté la charge de l’estour ne peult supporter la violence du coup, & pour ce le Duc ensemble son cheval furent abbatus, & long temps demeura sur l’herbe verte : & quand il eust pouoir en grand promptitude se leva, & se retira hors des rencz oultrageusement irrité, comme est le vray naturel & coustume des nobles hommes, quand ilz se voyent suppeditez en efficace de vertu, luy estant si fort courroucé, qu’il n’estoit possible de plus. Le conte de Merlu survint & luy fist present d’ung puissant cheval, dont il avoit abbatu le maistre : adonc le Duc se commença a letifier esperant user de vindication, & pour ce s’adressa a Quezinstra, en proferant telz motz. Chevalier preparés vous a la jouste, car ce me tourneroit en trop grande anxieté, si vous aviés l’honneur de ceste journee sans bien le meriter. A l’heure Quezinstra ne voulut user de reffus : mais plus eschauffé que ung Lyon de Lybie : de toutes ses forces s’esvertua, tellement que de rechef le Duc fut porté par terre, des esclas des lances qui se briserent, & tressallirent jusques aux eschauffaulx, faisant tel bruyt qu’il sembloit que quelque puissante navire agitee du violent & horrible Boreas, fut collisee contre quelque marins scopule ou rocher. Lors dirent les dames.
O Dieu eternel, quel chevalier est celluy qui a jetté par terre le Duc de Foucquerolles : lequel au paravant rendoit tous les aultres fugitifz ? mais a present il a trouvé son superieur : Aynsi disoient les dames de Quezinstra lequel avoit tellement blessé le Duc, que pour l’extreme destresse de sa douleur, ne pouoit parler, ne rendre voix. Mais quand la parolle luy fut restituee, il dist.
O sublime Dieu, quel vigoureux chevalier, quelle furieuse lance j’ay a ceste heure rencontré ? Et lors on luy demanda s’il vouloit remonter : mais il fist responce que le plus diligemment qu’il seroit possible. C’estoit chose tresurgente : que on le porta hors de renc, car il sentoit bien qu’il ne seroit en sa faculté de se pouoir soubstenir. A ces parolles, par aulcun de ses gens fut incontinent transmigré : mais pour le present me deporteray de parler de luy, pour vous narrer les incredibles prouesses de Quezinstra : lequel apres avoir mys la main a l’espee, feist tant de chevalerie, qu’il me seroit difficile de le reciter : car il molestoit si oultrageusement ceulx de dehors, que celluy se pouvoit nommer felice qui evitoit la fureur de ses enormes coups. Le conte de Merlieu, faisoit son debvoir de resister, mais ce ne luy servit de riens car finablement ilz demourerent vaincus. Alors fist le Duc sonner la retraicte, & a tant cessa le tournoy, & tant d’une part que d’aultre chascun s’en alla desarmer.
Quand les Roys & princes furent reduictz au Palays : ilz commencerent a tenir propos de l’inestimable & indicible proesse du nouveau chevalier : & disoyent tous en general, que mieulx ressembloyt son vertueulx prince que simple chevalier : puis que nul ne trouvoyt es œuvres belliqueuses a luy equiparable, & que il estoyt digne que grand honneur luy fut exhibé. Voyant le Duc que chascun extolloit Quezinstra, il appella ung de ses Chevaliers, & luy donna charge de se transmigrer par devers nous, pour nous dire que il ne y eust faulte, des l’heure presente assister au Palays : & incontinent ces parolles ouyes, nous transportames, & ne feusmes en moindre benevolence acceptez, que fust Cicero du peuple Romain, quand de son exil il fist retour. Tost apres furent les tables dressees, ou l’on fut si opulentement servy, qu’il n’est a croyre, que aux nopces de Peleus & de Thetis (esquelles les celestielles Deesses eurent la contentieuse question de leurs divines formositez) eust gueres plus delicates viandes : avecq vins si excellens, que ilz esgaloyent les nectariennes liqueurs. Apres que le sumptueulx service fut achevé, commença la presente armonye du doulx son des instrumens, qui en si meduleuse resonnance armonisoient, que si la eussent estés Orpheus, Amphion, Thamira, & Dardanus, de tristesse se fussent cruciez, pour ne sçavoir en leurs musicques icelles approcher : ce pendant que les chevaliers & Dames se delectoyent a danser : les Roys & princes se devisoient du duc de Foucquerolles, lequel gisoit en sa chambre griefvement blessé : parquoy les princes me disoient, lequel d’entre eulx seroit esleu chef de ceulx de dehors, pour la subsequente journee : puis a la fin consulterent & delibererent, que se seroit le Roy D’athenes, lequel ne vouloit accepter la charge : pour ce que la premiere journee luy avoit esté si infelice, comme d’avoir blessé zelandin. Toutesfois il fut tellement stimulé qu’il ne peut plus user de reffus. Apres ceste deliberation faicte fut apportee une riche & superabondante collation de plusieurs confitures & vins delicieulx : puis apres chascun pour reposer, en sa chambre se retira. Mais Quezinstra & moy allasmes premier visiter zelandin, lequel nous feist ung doulx & begnin recueil : & entres aultres devises nous dist que merveilleusement estoit joyeulx que nostre commencement a l’art militaire nous estoit tant honnorable, comme on luy avoit faict ample recit : a quoy Quezinstra fist telle response : Monsieur si nous avions faict œuvre qui fut digne de louenge, a vous en debvroit estre l’honneur attribué : car sans vostre faveur ne fussions parvenuz a recepvoir l’ordre de chevalerie : parquoy vous referons toutes les sempiternelles graces, que a nostre petit present estat est possible, & non telles que a la vostre dignité conviennent. En disant ces parolles, a cause de l’heure tardive, prismes de luy humble congé, & quand nous fusmes en nostre secrette chambre retirez, Quezinstra se commença a deviser, & a remercier la vertu divine : laquelle ceste journee, nous avoit tant favorisé : a ces parolles je feiz briefve response : a l’occasion que par la vehemence d’amours estoye fort angustié, & par grand desir attendoye la fin de ceste feste : a ce que peusse peregriner pour retrouver ma desiree Helisenne. Mon compaignon me voyant ainsi, imposa silence a son parler, doubtant de me attedier : mais quelque temps apres que feusmes couchez, les nocturnes tenebres, le silence, les vapeurs de l’estomach avecq l’inaccoustumee lasseté, tellement mes sentismens lierent, que tout endormy demeuray.