L’oriental palais de Titon se commençoit desja a ouvrir pour illustrer tout l’universel, quand nous commenceasmes a appareiller : & en donnant principe au Matutinal parler, nous transportasmes en la chambre de Zelandin. Et apres luy avoir donné le bon jour, commença a nous arraisonner & parler de diversité de propos : & ce pendant survint ung chevalier, lequel treshonnestement nous salua : puis nous dict, chevaliers pour vous faire sçavantz de l’occasion de ma venue, debvez entendre que par le commandement du duc de Fouquerolles, me suis transmigré vers vous, pour vous prier de par luy, de vouloir assister en sa chambre, a ce que familierement vous puisse accointer : car vostre chevaleureuse magnanimité luy a causé si affectueulx desir de vous cognoistre, que depuis la journee precedente, n’a cessé de s’enquerir de vous, jusques a ce que par le Duc (lequel l’estoyt venu visiter) il en a eu certaine science, Et lors Quezinstra respondit, chevalier je vous certifie que merveilleusement nous tenons obligés au magnanime prince : puis que par son humaine benignité, desire l’accoinctance de si paoure chevalier, & qui ne sommes riens au respect de son altitude : & pour ce n’est raison que tant se humilie vers nous comme de nous prier : mais peult user sur nous de totalle prerogative & autorité, comme de ceulx qui nous voulons nommer ses perpetuelz mancipes, & pourra de nous disposer a son bon plaisir. En disant ces parolles, prismes nostre chemin vers le domicile du prince, & n’arrestames jusques a ce que en sa chambre feusmes conduictz, ou le trouvasmes tresmal disposé : toutesfoys avec grande hylarité de luy feusmes acceptez & receuz : & depuis les salutations & receptions faictes, non moins prudentement que doulcement nous interrogua de nostre estat : a quoy subtilement & ingenieusement respondismes, sans luy manifester l’occasion de noz voyages : & a l’heure par la subtilité de son esperit il eust certaine evidence que nous voulions tenir noz affaires occultes & secretes, & pour ce imposa fin a ce propos, & commença a dire. Nobles chevaliers quelz que vous soyez, de sempiternelles louenges estes dignes, a l’occasion des incredibles faictz D’armes, que en la journee d’hier feurent par vous accomplis, & pour la modeste honnesteté, que je vois resider en voz personnes, merveilleusement me letifie de vostre honneur & utilité, & bien desireroie que fortune vous feust autant favorable ceste journee que la precedente : n’estoit une chose que vous veulx celer, c’est pource que si par vous est obtenue la victoire, vous pourriés choisir celle des damoiselles qu’il vous plaira : & a ceste occasion suis agité d’une timeur excessive craignant que par vous je ne soye frustré d’une damoyselle fille au Conte de Merlieu, laquelle j’ayme si effusement & cordialement : que si je estoye possesseur d’autant de tresors que fut jamais Midas, mieulx aymeroye en estre destitué, que de faillir a mon esperee premiation. Dictes ces parolles, Quezinstra ainsi luy dict.
Monsieur toute beatitude ou honneur que l’homme reçoit en cest inferieur monde, il le doibt attribuer au souverain des cieulx, sans vouloir user de ingratitude, en ne estimant icelluy honneur luy proceder par son propre merite : & pour ce considerant la felicité, que il pleust a la supernelle bonté nous donner aide en cueur & en parolle, humblement le remercie, sans ce que aulcune louenge que l’on pourroit de moy proferer, me face succumber au laberinthe de presumption, ce que de tout mon pouoir veulx eviter : & quant a ce dont vous estes si timide, je ne y voy occasion : car peult estre, que l’eslargiteur de tous biens, a disposé de aultre que de moy de la victoire de ceste journee gratifier. Mais encores si ainsi estoit que tant de felicité me fust concedee, que je peusse retourner vaincqueur, bien je vous asseure que de vostre amye ne seriez spolié : mais au contraire vous en vouldroye faire vray possesseur, ce que bien seroit en ma puissance : car je ay entendu que le vaincqueur en pourra disposer ou en faire present a prince ou chevalier, tel qu’il luy plaira. Incontinent que Quezinstra eut achevé son propos : en face joyeuse le duc telle parolle luy dist.
O noble chevalier, soyez certain que la promesse que m’avez faicte m’est plus aggreable, que ne seroit la conqueste de toute la terre de Asie : car j’estime tant de vostre vertu : que je croys indubitablement, que retournerez victorieulx : & a l’heure si vous desirez chose qui soit en ma puissance & faculté : pas ne debveriez differer de me le declarer : car vous ne trouverez reffus a chose que puissiez requerir, & en faveur de vous ne veulx moins offrir a vostre compaignon.
Fin du tournoy, & victoire pour le jeune chevalier.
Chapitre. X.
A ces motz, ne faillismes de treshumblement le remercier : & ce pendant se preparoit le disner ou nous feusmes richement servis : puis apres la refection prinse, impetrasmes licence du duc, & nous retirasmes en nostre chambre : puis incontinent commenceasmes a nous preparer : puis en grande diligence nous trouvasmes au tournoy, & depuis nostre venue, gueres ne tarderent a venir les combatans d’une part & d’aultre : entre lesquelz le roy de Athenes chef de ceulx de dehors, commença le premier, & rencontra le conte de Fosside avecq telle impetuosité qu’il le porta par terre : puis apres attaignit ung aultre chevalier, auquel il donna tel coup, qu’il le renversa luy & son cheval, ce que voyant le Duc de Locres, s’esmeut furieusement contre luy : non pourtant si la lance du Roy ne se feust brisee, le Duc eust prins terre comme les aultres : & lors mist le Roy la main a l’espee & feist tant d’armes, que le narrer seroit difficile : & d’aultre part, Quezinstra se mist au renc faisant tant de prouesses, que tous en general en prenoyent admiration : car de telle sorte se esvertuoit, que ceulx qui le veoient venir vers eulx, se pouvoient desja juger par terre. Le duc de Locres voyant telles merveilles, estoit profusement joyeulx, & luy aydoit de tout son pouvoir : & molestoient tellement ceulx de dehors, que s’ilz n’eussent esté soustenuz par le Roy de Athene, & le seigneur de houssen, nullement ne les eussent sceu souffrir : mais ces deux faisoient grand resistence : & mesmes le seigneur de Houssen s’adressa a moy & nous donnasmes si enormes coups que ne peusmes supporter si extreme violence sans nous entreporter par terre : mais sans gueres tarder fusmes remontés, & voulions recommencer la jouste, quand Quezinstra (lequel alloit par les rencz, abbatant chevaliers & chevaulx) survint entre nous, & par ce feusmes separez. Le roy de Athene estoit merveilleusement irrité de ce qu’il veoit ainsi oultraiger ses gens, & a ceste occasion reprint nouvelle lance : & s’en vint impetueusement contre Quezinstra : lequel s’estoit preparé pour le recepvoir. Qui vouldroit rediger par escript la vertu & magnanimité de deux champions, seroit chose tresurgente, de exorer non seullement Calliope : mais toutes les neuf muses, a ce qu’elles prestassent stile convenable, pour exhiber leur inestimable valeur, laquelle par bouche humaine ne se pourroit exprimer : car ilz se esmeurent par telle impetuosité, qu’ilz faisoient trembler non seullement la terre : mais de leur fureur pallissoit Apollo, & a leur rencontre feirent si horrible bruyct : que il sembloit que Olympus & Oeta feussent ensemble froissez : le Roy adressa son coup au millieu de l’escu : lequel ne peut guarentir le haulbert qu’il ne perceast Quezinstra jusques a la chair vive : & d’aultre part Quezinstra attaignit le Roy au millieu de la poitrine, & luy feist une petite playe : les lances rompues, meirent les mains es espees en frappant si furieusement, que l’on ne eust peu juger qu’ilz eussent legierement fendues les plus haultes montaignes que la gelide Scythie soubstienne, tellement que par leur invincible courage, chascun de eulx donna & receupt tant de coups, que leurs escus estoient detrenchez, & leurs harnoys percés en plusieurs lieulx : & feurent long temps si esgaulx, que l’on ne pouvoit juger lequel seroit superieur, mais finablement le Roy ne pouvoit plus souffrir.
Toutesfoys craignant la honte d’estre dompté, fut par luy une subtille invention excogitee, car comme ilz commencerent a eulx retirer pour reprendre leurs allaines : lors le Roy telle parolle prononça, noble Chevalier puis que nous sommes si esgaulx en force, que impossible seroit de achever nostre entreprinse, sans nous entretuer, qui seroit une perte irrecuperable : je vous prie que nous facions desarmer pour experimenter nostre force a la lutte, qui sera chose plus delectable aux dames, que de nous veoir ainsi lacerer. Cez parolles disoit il, pource que en cest art estoit merveilleusement expert : & lors combien que Quezinstra eut certaine evidence que le Roy estoit pres d’estre matté, il se monstra sy gracieux que doulcement s’y consentit : & a l’heure firent place les chevaliers tant d’une part que d’aultre, & se arresterent pour les contempler.
Droictement devant l’eschauffault des dames, commencerent a se entrelasser de mains, de bras, de jambes, en mettant toutes leurs forces : le Roy trouvant Quezinstra merveilleusement fort, & de grande resistence : sy labouroit le Roy entour de luy, comme font ceulx qui assiegent une tour & affutent leurs engins de toutes partz pour l’abbatre, puis livrent l’assault : puis d’une part, & puis d’une aultre, selon que ilz ymaginent y avoir plus d’avantaige : toutesfoys nonobstant l’ingeniosité du Roy, il ne pouoit rien entreprendre sur Quezinstra : il se efforçoyent tellement que l’on ne eust peu juger Hercules & Antheus ensemble batailler. Toutesfoys apres longue espace de temps il se distinguerent pour ung petit reprendre leurs allaines, puis apres se remirent en besongne mettant en avant tous les tours & industries de lutter : de quoy ilz se sceurent adviser. Le Roy voyant que il ne pouvoit avoir advantaige sur Quezinstra, estoit merveilleusement marry : car jamais ne avoit trouvé homme qui contre luy peust si longuement durer : parquoy de toutes ses forces se esvertua si tresingenieusement, que il fist chanceller Quezinstra, & fut prochain de tomber : mais par force & legereté evita la cheutte : puis se rasseura ferme sur piedz, & a l’heure par grand yre meslee de impetuosité, commença a importuner & fort oppresser le Roy : & en le tirant a luy il recula le laissant aller si rudement, que violentement luy feit baiser la terre, & parce qu’il estoit grand & puissant, au tomber il sembla donner tel coup, que pourroit faire ung grand arbre, qui par le soufflement impetueux des ventz, ou d’ung grand orage est abbatu. Grandement furent esmerveillez tous les assistentz de la chutte du roy, considerant qu’en tel exercice il estoit tant experimenté, que jusques a l’heure, il n’avoit trouvé son pareil ny semblable. Le roy qui de l’enorme coup estoit tout deffroicé, en sorte qu’il n’estoit en sa faculté de se pouoir relever, ce que voyant ses gens, le vouloient prendre pour le penser emporter. Mais pour l’extreme douleur qu’il sentoit, commença a se escrier en disant, ne me touchez, car vous augmenterez mon mal. Et puis commença a pronuncer telz motz.
O dieu eternel quel chevalier est celluy que j’ay rencontré : je me persuade de croyre que ce soit le dieu Mars en semblance humaine descendu des Olimpicques manoirs en ceste region terrestre & inferieure. Ce pendant qu’il disoit telz motz, fut sonnee la retraicte, & fut admenee une riche & sumptueuse lytiere pour le roy. Et ainsy chascun se retraict : & nous parvenuz en nostre chambre, & que feusmes desarmez : ne tarda guerres que le duc de Fouquerolles ne nous envoyast querir. Mais Quezinstra s’excusa disant qu’il estoit survenu ung messagier de nostre pays pour nous communicquer quelque affaire de grand importance. Et pour ce nous estoit chose urgente de demeurer : mais que la journee sequente n’y auroit faulte, de l’aller visiter. A ces motz se absenta le messagier : & lors Quezinstra qui sentoit quelque douleur de sa vulneration, le feist sçavoir a zelandin, lequel luy envoya le plus sçavant & expert de ses chirurgiens : qui luy administra quelques oignemens bons & aptes a luy diminuer sa douleur, & luy deist, que dedans huict jours seroit totalement guary. Apres qu’il fut party, & que nous retrouvasmes seulz : Quezinstra, qui moins de hylarité n’avoit, que si en L’olympie bataillant eust la victoire rapportee, ainsy commença a dire.
Guenelic bien sommes tenuz de rendre grace avec louenge sempiternelle au souverain recteur du ciel, la vertu duquel tout l’universel informe, & en son saint temple les armes victorieuses debvons offrir : puis que de si noble assemblee le triumphe rapportons, plus ne debvons craindre fortune : laquelle tant plus nous a esté adverse tant plus nous clarifira, si nous perseverons en vertu, car de tousjours prosperer ne fut jamais esperit humain recommandé : car en prosperité ne se pourroit sy bien demonstrer la vertu de l’homme. Alexandre Macedonien sans comparaison eust esté collaudé, si quelque foys, eust eu quelque fortune contraire : laquelle fortune ne nous a esté adverse, comme plainement puis conjecturer pour nous consumer, mais pour nous perpetuer en l’habit de la vraye vertu, affin de nous exalter en triumphante renommee & nous ascripre a l’immortalité. Atropos ne sçauroit empescher que perpetuellement ne dure le noble Scipion, le chevaleureux Camille, le victorieux Cesar, le triumphateur Auguste : desquelz les noms sont encores florissans, qui doibt causer grand efficace & esmotions aux nobles cueurs, croyant que le vray dispensateur du ciel, n’a pas voulu aorner les premiers anges de gens si belliqueux, qu’il ne vueille la posterieure de semblable vertu honnorer. L’on dict le principe de toutes choses estre la plus grand partie. Puis doncques que nostre commencement a l’art militaire nous est tant felice : il ne reste plus que de persister sans nous reduyre en ociosité : car a homme ocieux nulle premiation de vertu ne luy fut jamais deniee. Et a ceste occasion, Juno manda du ciel yris au puissant Agamenon pour luy dire que tout homme de entreprinse, ociosité doibt eviter. Aussy debvons rememorer la fortune de Hannibal : lequel jadis par les anticques en prose & en metre fut honnoré pour les victoires obtenues en Ausonye, mais depuis que il se laissa amuser par le sage Fabius : & ses gens endormis ez delices Capuanes, oncques ne eust prosperité. Toutes ces choses vous ay voulu narrer : pource que me veulx garder de tousjours recorder vostre honneur & utilité : car autant affectueusement le desire comme le mien.