Combien que ses parolles feussent tant accommodement narrees que elles excedoyent la virgilienne prononciation n’avoient tant de vigueur que en aulcune partie de ma volunté de esmouvoir me peussent. Toutesfoys benignement luy respondis : si possible me estoit de accommoder ma volunté a la vostre, sans souffrir peine plus acerbe que une violente mort, de ce faire je me efforceroye : car tant ay de affection envers vous, pour vostre vertu de bonne doctrine : que difficile me seroit vous le exprimer : & aussy il n’est necessaire en grand affluence de parolles aornees, & adulatoyres, le temps consummer : car depuis le temps que nous associasmes, evidentement l’avez peu cognoistres. Mais de ce que me persuadez d’ensuivre le martial exercice, a quoy vostre cueur est totallement adonné, Je vous asseure que tel vouloir je loue & magnifie : mais assés me desplaist qu’il vous semble ne sçavoir trouver lieu plus commode que ceste cité, pour telles choses exercer : & pour ce vous est bien le demeurer autant delectable, qu’il est a moy triste & ennuyeulx : & cela est la cause pourquoy ne puis ma volenté a la vostre conformer : Car je desire de investiguer & chercher plusieurs lieux pour retrouver Helisenne, en quoy faisant ne fauldrons trouver diverses adventures, & ne nous accompaignera ociosité, que tant vous detestez. Et pourtant vous supplye, vous vouloyr desister de toutes anxietez, qui pour l’apprehension de la partie vous pourroit grever & molester.
Dictes ces parolles, es termes de silence me remys. Et lors Quezinstra eust certaine intelligence, que la timeur que je avoye de sejourner, me causoyt une extreme tristesse, Et pour ce a mon angoysseuse douleur non moins doulcement que prudentement confera medicine, me disant que les parolles par luy proferees : ne estoyent pour me desmouvoyr de mon affectee entreprinse : Mais seullement par maniere de fraternelle exhortation, & me promist, que quand il me plairoyt, se prepareroyt a la departie. Ce pendant que nous tenions telz propos, les Roys & princes estans au palays, se delectoyent a parler de Quezinstra : & disoyent tous generallement, que c’estoyt la fleur de chevalerie, & entre les aultres le Roy de Boetye disoit au Duc, que il estimoyt, que nous estions extraictz de tresnoble lieu : Car assez le demonstroyt nostre bonne condition & coustume, magnanimité & gentillesse : par lesquelles vertus l’on pouvoyt conjecturer, que au temps futur pourrions a grand honneur parvenir. A quoy respondit le Duc : certes mon opinion n’est dissemblable de la vostre, & suis joyeulx qu’ilz se sont adressez a ma court. Mais je me contriste, de ce que le Roy vostre frere ne peult assister a ce palais, pour l’acerbe douleur que l’on m’a dict qu’il souffre, a l’occasion de sa cheutte. Aussi ne s’i peult trouver le duc de Foucquerolles, car il n’est encores en sa valitude & santé, dont je suis marry : Car bien desireroye qu’ilz feussent en ma compaignie : Toutesfoys je ne veux faillir de mander les chevaliers : a ce que l’on distribue les pris. Et en ce disant : commanda a ung chevalier de se transporter vers nous, & de nous dire, que promptement ne faillissions de venir : a quoy le chevalier fist responce. Monsieur je crois, que pour le present ne seroit en leur pouvoir : Car je ay entendu dire en la chambre de zelandin que Quezinstra est ung petit vulneré, & avecq ce desirent pour ce jour, ne partir de leur chambre : affin de refociller ung petit leurs membres lassez. Par les parolles du chevalier feusmes excusez de nous transmigrer au Palays, jusques au lendemain que ne faillismes de assister.
Tost apres que en la spacieuse salle feusmes parvenus, survint ung chevalier tenant en sa main une espee merveilleusement belle : Et apres qu’il eust faict la reverence a tous les assistans, se vint adresser au noble Quezinstra : Et avecq une eloquence (esgalle a celle de Cicero) donna tel principe a son parler.
Tresnoble & vertueulx chevalier, duquel les admirables vertus sont incredibles & non equiparables : Certes si je ne rememorois la sentence des anticques, qui disoyent les louenges estre a declarer reservees jusques apres la mort : je m’efforceroie de louer & extoller vostre singuliere prouesses. Mais pour eviter d’estre noté du vice de adulation (qui des hommes de cler esprit, comme peste vient a fuir, je delibere m’en abstenir : aussi cognoyssant l’exiguité, debilité & petitesse de mon stile plustost en silence, que en indigeste commendation le passeray, vous delivrant la bonne espee, que par vostre valeur inestimable avez conquise, Et en ce disant la luy delivra. Et Quezinstra avec souveraine liesse l’accepta : puis en la contemplant, en se tournant vers moy disoit.
O victorieuse espee dont le maistre fut jadis remply de sy grand force, que nul ne luy pouvoit contester : ce fut le filz D’alcumena, lequel mist a mort le Hydre a sept testes au palus de Lairne, Il deffist le grand Lyon, puis le sanglier de Menale en Arcadie : Il conquist a course la cerve de Parthemye aux cornes d’or, & piedz de fer : les harpiez des Stimphalides, pres du lac de Archadie, & les abbatit a fleches, il couppa la gorge au furieux Thoreau vomissant le feu, lequel estoit en Marathone : il rompit la corne a Achelous qui se transformoit en plusieurs formes, Diomedes le tyrant, & Busiris le Roy cruel par luy furent occis : Antheus le geant, filz de la terre fut a la lutte par luy vaincu : il ravit les pommes d’or des Hesperides, en tuant le dragon qui les gardoit : Gerion le geant a trois corps fut par luy despouillé de son bestial : Il osta la ceinture de la royne des Amazones : Cacus le larron filz de Vulquan jettant feu par la bouche, sentit sa main, il occist d’ung traict Nessus le centaure, ravisseur de s’amie Deyanira : Hesione fille de laomedon fut par luy delivree du monstre : Troye fut par luy renversee : Il a soubstenu le ciel de ses fortes espaulles, en aydant au puissant Athlas : il a suppedité Cerberus le chien Tricipite, & l’a enchesné : Et si a faict grande timeur a tous ceulx de la region Plutonicque.
O dieu eternel, bien heureux seroye s’il m’estoit imparty la minime partie de sa proesse.
Telles ou semblables parolles me narroit Quezinstra, & ce reputoit felice de ce que telle espee estoit tumbee en ses mains : Et ce pendant qu’il se delectoit en tel propos : le Duc pour ne le vouloir frustrer de sa conqueste de la derniere journee, feist congreger & accumuler toutes les Damoyselles, affin qu’il peust choysir celle qui plus plaisante & delectable luy seroit. Plusieurs Damoyselles desiroient tresaffectueusement de captiver la benevolence de Quezinstra, tant pour sa proesse : que pour sa souveraine beaulté : Et pour ce elles estant en espoir meslé de timeur, estoient attendantes la determination de son courage : Ainsi comme les litigens escoutent l’arrest, & sentence diffinitive de leurs juges. Mais Quezinstra pour ne vouloir faillir a l’accomplissement de la promesse par luy faicte au duc de Foucquerolles avoit secrette deliberation de eslire la fille du conte de Merlieu, toutesfois il feist semblant de mediter ung petit : puis apres avoir ung petit songé, & en silence demouré, jecta son regard en circonference, & comme il eust apperceu la damoyselle, il profera telles parolles.
L’on ne se doibt esmerveiller si je differe de faire election de l’une de vous (tres nobles damoyselles) car toutes estes tant accomplies en dons de grace & de nature, que selon ma conception a chascune de vous appartiendroit quelque illustre & magnanime prince : Toutesfoys puis que le plaisir de toute la noble assistence est tel, ce sera ma damoyselle la fille du noble & illustre conte de Merlieu, vers laquelle je me adresseray. Et en ce disant se approcha d’elle, puis en tenant sa tant polide & blanche main, soubzriant doulcement luy dist. Tresillustre nymphe, je vous supplie ne vous vouloir contrister, pourtant si je ay prins l’audace & la hardiesse de vous eslyre, combien que je ne soye que ung paouvre chevalier, & ung riens au respect de vostre altissime noblesse & large posseder de voz parens. Toutesfoys je ne l’ay faict a l’intention de diminuer vostre estat, mais au contraire pour le vous augmenter, car je suis deliberé (si vostre vouloir s’i condescend) de vous donner pour espouse au noble duc de Foucquerolles, lequel (comme je croys) avec grand hylarité de cueur vous acceptera, a l’occasion de vostre excellente beaulté, honnesteté & vertueuse prudence, qui en vous singulierement reside.
A ces motz la gratieuse damoiselle rougit, & s’espargit parmy sa clere face une semblable couleur que le noble pourpre sur yvoyre blanc, dont elle se monstra plus belle aux assistentz, puis apres rompit la doulce silence, & ouvrit sa bouche ung petit vermeillette semblable aux nues rubicondes, quand le soleil s’esconce, & d’une voix doulcette plus armonieuse que les accordz de la lyre de Orpheus prononça telz motz.
Victorieux chevalier, combien que par vostre humaine benignité, vous plaise dire estre de petit estat, selon que puis conjecturer, vous estes d’extraction tresnoble : Car vostre grace, beaulté, & faconde, manifestement le demonstrent : parquoy il est assez croyable & concessible, que pourriez trouver dame plus accomplie en beaulté corporelle sans comparaison, que je ne suis. Mais comme je croys, pour le present, vostre deliberation n’est de vous occuper en amour : car vostre vertueux cueur aspire a accomplir louables entreprinses, & vostre genereulx esperit desire entendre a choses supresmes. Mais pourtant ne avez voulu laisser que avec discretion, ne ayez deliberé de me allier par matrimonialle conjunction : a celluy que vous estimez estre de condition assez convenante a la mienne : A quoy liberallement me condescendray, au moins si la paternelle puissance aultrement de moy ne veult disposer : car je ne me sçauroie excuser de filiale obedience. Moult fut louee la damoyselle de ses paroles tant courtoises & gratieuses. Si fut mandé le Conte de Merlieu, lequel joyeusement se consentit a l’aliance du duc de Foucquerolles, & ne restoit plus que de sçavoir en quelle disposition il estoit affin qu’il assistast au palais, pour prendre celle proye, que si long temps il avoit chassee. A l’heure Quezinstra & moy prisme la charge de luy annoncer les nouvelles, par quoy en grand promptitude nous transportasmes en son domicille, lequel ne nous feist moins de recueil que faisoit Menelaus a Ulixes quand de Ilyon la ruine meditoient & pensoient : Et ainsi commença a dire.