Par telles parolles Quezinstra me pensoit consoler : mais je estoye sy oultrageusement irrité, que je ne prenoye aulcun confort, & par yre furieusement telles parolles prononçoye.
O dieux a mon detriment tresvigilantz.
O temps a mes maulx promptz & appareillez : helas ou suis je conduict ?
O Lachesis & ses seurs si aulx aultres estes acerbes & cruelles, a moy miserable seriez tresplaisante, combien que soyez une dissolution du corps las, & fourny de nombre par laquelle tous les membres en machination reduictz se opposent encontre les puissances vitalles. Et alors que le corps deffault de les pouvoir porter, les choses vitalles se dissolvent. Helas au monde ne y a corps plus travaillé & las qu’est le mien. Et pourtant doncques se debveroit dissouldre. En disant telles parolles, accompaignees de chauldes larmes, & affluence de souspirs, je consumoye le temps, & sy le jour me fut acerbe, la nuict me estoit sans nul repos. Le fidelle Quezinstra de anxieté estoit griefvement molesté, & ce luy causoit la consideration qu’il avoit de la tristesse de mon ame, & la langueur de mon corps : & par ses benignes & doulces parolles assiduellement s’efforceoit de me reconforter.
A l’heure que devers Orient la belle Aurora commença a apparoir chassant Lucifer & les aultres estoilles, lesquelles selon leurs coustumes, au ciel demeurent les dernieres : nous commençasmes a lever & appareiller, puis ainsy angoisseux & douloureux comme je estoye departis le travaillé & triste corps, & nous transportasmes au palais, auquel desja assistoit la dame, seant en ung siege magnificque, non en moindre majesté que Juno se sied au celeste consistoire. Et lors commença a adresser sa doulce voix vers ses chevaliers, qui lui donnoyent bonne silence, & profera telles parolles.
O vous hommes fidelles, qui avez certaine intelligence, quelle est l’occasion pourquoy cest Admiral (homme scelere & inicque) s’efforce de nous persecuter, & finablement reduyre en totale ruyne, & extermination, Qui n’est pour aultre chose, que pour le reffus que je ay faict de me conjoindre avec luy par lien de mariage. Ce que ne consentiroye, quand il seroit dominateur & possesseur pacifique de tout l’universel monde, tant a l’occasion de ses maulvaises compositions de coustumes, que pour son antiquité : laquelle n’est aulcunement convenable a ma florissante jeunesse, & pour ce toutes ces choses considerees, vous estant gens fideles & amateurs de mon honneur & utilité : ne vous seroit telle alliance moins fascheuse que a moy ennuyeuse & desplaisante, Et aussy debvez estre timides, que ne soyez regis & gouvernez soubz prince mal conditionné, qui pourroit instituer loix inicques & maulvaises : parquoy vous succumberiez en sy grosse moleste de cueur, que ce vous seroit chose griefve a supporter. A ceste occasion par magnanimité de cueur, chascun de vous se doibt persuader de conserver & garder ceste belle Cité : laquelle si elle estoit ruynee, a peine se pourroit jamais telle perte reparer. Apres la prononciation de telles parolles tous les assistans d’une voix unanime respondirent, que leurs deliberations estoient de vigoureusement deffendre la cité, en sorte qu’ilz espererent de rendre leurs ennemys fugitifz. Ce pendant que telz propos se tenoyent, arriva L’admiral avecq cinq cens soixante navires, & prindrent terre au port qui se appelloit Hennerc, & du principe firent estendre les voiles, desployer enseignez & estandars, voletans par l’air, & dresserent plusieurs trefz & pavillons, entre lesquelz estoit celluy de L’admiral merveilleusement riche & sumptueulx. Apres commencerent a contempler ceste noble cité, tant belle & magnificque. Mais ce pendant ceulx de la cité se armerent & sortirent en tresbelle ordonnance : ce que voyant les ennemys, prindrent admiration, en speculant la grand multitude des chevaliers, tellement qu’il n’y eust nul de eulx si audacieux ne vigoureux, qui ne fut aulcunement timide : toutesfoys en reprenant les forces de leurs espritz se mirent en armes : & y eust merveilleux conflict & bataille mortifere : ceulx de la cité estoyent a merveilles belliqueux, comme par evidence le demonstroient : car ilz commencerent a opprimer & molester si cruellement leurs ennemys, que par violence les contraignirent de reculer : & si le frere de L’admiral ne fust survenu (lequel estoit fort apte a l’art militaire) les ennemys ne pouoient plus souffrir : mais il commença a les exciter de reprendre leurs forces, en inferant & donnant fort a faire a ceulx de la Cité, en sorte que il y eust merveilleuse effusion de sang tant d’une part que d’aultre. En continuant ceste execrable bataille, Apollo commençoyt a decliner, parquoy chascun tout fatigué & travaillé, commencea a departir, & se reduyrent ceulx de Eliveba en leur cité.
Assault de ville, & emprisonnement de Guenelic, & de sa delivrance.
Chapitre. XIII.
Depuis la sanguinolente rencontre, journellement se efforcerent les ennemys de donner plusieurs assaulx : A quoy ceulx de la Cité firent grande resistence. Et leur fit ung grand support Quezinstra : car ses esmerveillees vertus y furent bien manifestees : tellement que ses incredibles prouesses le firent congnoistre a tous ceulx de L’ost. Mais quelque foys on me prenoit pour luy, a cause que je portoye pareilles armes. Et ung jour entre aultres comme les ennemys misrent toutes leur forces, pensant totallement expugner la cité : ce qu’il ne fut en leurs facultez, a cause de la vertueuse deffense qu’ilz faisoient. Et mesmement Quezinstra lequel perseveroit en telle magnanimité que nul ne pouoit endurer la vigueur & force de son bras : car l’impetuosité de ses coups estoit si grande, que tout trembloit jusques auz estoylles. Les Chevaliers de la Cité voyant chose si admirable, estoyent merveilleusement letifiez, & se persuadoyent de l’ayder de leurs possibilitez : en sorte que ilz eussent rendus leurs ennemis fugitifz, n’eust esté le frere de L’admiral, qui tresfort se esvertuoit de resister : & si instigoit ses gens a virilement se deffendre : mais leur resistence eust esté de petite valeur, n’eust esté l’infortune qui me intervint, qui fut telle. Que par trop emanciper & distinguer de Quezinstra, Je me mis si avant entre les ennemys, que ne peuz evader, que ne feusse prins, & emmené prisonnier : qui fut occasion que Quezinstra fut si irrité, que pour l’aspre & acerbe douleur interieure qui le agitoit, luy deffaillit la vigueur de son cueur, a cause qu’il estoit plus timide de ma mort que de ma prise. Et pour ce sans dilation se absenta, & retira dedans la Cité : & les aultres le suivirent : mais quand il fut en sa chambre, pour ne pouvoir plus supporter l’extreme travail, dont il estoit persecuté, pour ultime refuge, se colloqua au triste lict, ou il donna principe a former tresgriefves complainctes & douloureux regretz, Lesquelz il continua assiduellement, sans ce que aulcun le peust corroborer ne reconforter.
Ainsi fust ce mien fidele compaignon angustié, & adoloré, estimant plus ma mort que ma vie : car il ignoroit que je feusse dedans le magnificque pavillon de L’admiral, lequel me commença a interroguer de divers propos : a quoy pour la douleur conceue, a grand peine pouoie parler : mais ce pendant survint ung chevalier : lequel a voix manifeste, me testifia estre le belliqueux chevalier, qui si continuellement les molestoit, disant que mes armes blanches evidentement le demonstroient. Incontinent par le commandement de L’admiral feuz conduis en une caligineuse & triste prison, qui bien resembloit lieu qui aux criminelz de lese majesté est reservé. Et pour ce commençay a piteusement me complaindre, en jectant vociferation si treshaultes, que de grand distance du lieu, l’on me pouvoit facilement ouyr : & avec voix tremblante, commençay a dire.