O infelice & miserable Guenelic, quelle sinistre & envieuse fortune t’a en ce lieu reduict ?
O ma dame de moy tant desiree, Je voys evidemment le ciel, les estoilles, les vens, l’eaue, la terre & toutes choses elementees, a la ruyne de nostre tant grande amour estre conspirez. Helas a ceste heure presente : je me sens totalement destitué de ma salutifere esperance, Parquoy je suis si vehementement affligé, qu’il n’est possible de trouver travail equiparable a celluy que je soubtiens. Erisiton, lequel par fain exorbitante, luy mesmes se mangea : le veneur de celidoisne auquel sa cruelle mere fist finer sa vie, par le moyen du tison fatal : Pelops qui par son avaritieux pere fut presenté pour la refection divine : Pelyas, qui par la persuasion de Medee, de ses filles fut destranché : mais de tout ensemble la peine n’est riens en comparaison de la mienne : car la mort (que soubdainement ilz ont soufferte) a esté leurs ultimes & dernieres peines. Mais moy miserable puis conjecturer, que jamais ne sera imposé fin a la mienne. Ainsi lamentant, & larmoyant, faisoye mes complainctes & exclamations : parquoy subit exterminé de cueur, & estonné par amenicule passion, estoye comme de mon sens aliené. Mais venue l’heure qui l’amye de Tithon se demonstre, tristes nouvelles me furent annoncees : car le gardyen de la prison en fureur cryant devers moy vint, & me dist : sors hors de ce lieu miserable creature, & viens recepvoir ton dernier supplice, auquel tu es condamné : car des la journee precedente par L’admiral & ses gens, fut consulté & deliberé d’imposer fin a ta vie : laquelle a esté si dommageuse : car comme je ay entendu, par tes mains a esté cruellement occys infiny nombre de Chevaliers. Ces parolles en si grand vehemence m’entrerent au cueur pour l’apprehension de la mort, que en ma faculté ne fut de plus soubstenir mes debiles membres. Mais ainsy comme mort, en terre tumbay. Puis apres aulcune espace, & que en ma force me fut ung petit restituee, fuz de cruelz ministres environné : lesquelz me infererent toutes les contumelies, dont ilz se sceurent adviser. Et lors en cheminant au tref de L’admiral (dont du lieu y avoit assez grande distance) ainsi commençay a dire & prononcer.
O Paouvre defortuné, tu detestois hier ta triste & dolente vie, & desirois la mort, laquelle tu n’estimois pas estre de toy si prochaine.
O souverain recteur du ciel, duquel justice & clemence sont vertuz peculieres, regarde mon innocence, car ta supernelle bonté, congnoist que telle peine ne ay merité.
O sainct adjuvateur de tes feaulx serviteurs, faictz moy de ta faveur digne : Et ne me soys de ta grace avare, non plus que tu feuz a plusieurs. Tu permis au legifere Moÿse, en une cassette les perilz maritins passer : aussy tu delivras l’innocente hebraïcque du feu a elle preparee : a Jason le felice retour as concedé. Leander tant de foys as saulvé. Phryxus fut transmys de mouton d’or, pour les undes marines nager. Europa sus le toreau conservas. Aryon sur le daulphin gouvernas : au preux Hercules au royaulme plutonicque le descendre ne as denié. Les edificateurs de Rome, aux supremes fastiges du souverain empire exaltas. A Cyrus exposé a la devoration ferine, de peuple infiny delivras. Puis doncques que a tant de gens tu as ta grace impartye, plaise dont a ta benignité, de me secourir : & ne permetz, que par mort si infelice & immaturee, je renonce a la nature. Helas si premier que je eusse allé visiter le royaulme de Mynos, tant de beatitude me eust esté concedee, que j’eusse peu contempler la plaisante face de ma dame, eternellement me contenteroye ou au moins que ainsi feust advenu, que je eusse esté submergé aux fleuves marins. Et que puis apres, mon corps (flotant par les undes de Neptune) fut arrivé en lieu ou je eusse peu estre receu, de ma treschere dame Helisenne, comme furent jadis ceulx de Alcione : & le jouvenceau de Abidon, de s’amye Hero. Si cela feust advenu, bien suis certain que ma doulce amye, voyant la despouille de la jeune vie de son amy, ne se pourroit contenir, qu’il ne sortist quelque liqueur de ses celestes lumieres. Et combien que la pallide & espouentable mort eust rendu mon corps piteulx & deffaict, si ne differeroit elle de donner plusieurs baisers, a ma descoulouree & morte face : parquoy je conjecture, que encores pourroys sentir de m’amye, quelque doulceur : Ces parolles dictes, fuz quelque espace sans parler, puis recommençay a dire, helas quand bien je ay consideré, pas ne debveroys vouloir, que tel cas fust advenu : car peult estre que ma mort seroit occasion de la sienne : parce que son delicieulx & amoureulx cueur seroit attainct de trop excessive & acerbe douleur, & ne pourroit patiemment telle infortune tolerer & soubstenir : parquoy je croy, que la spacieuse mer luy serviroit de sepulture. Et pourtant ceste mort qui m’est appareillee, sera plus felice, que celle que j’ay predicte : car ce seroit trop excessif dommage, de la mort immaturee de si excellente dame.
En formant telles piteuses complainctes approchoye le pavillon de L’admiral : mais les sceleres & maulvaises gens, qui me menoient par derision & mocquerie, se ryoient de mes propos, & disoient les ungs aux aultres : je croy que cest homme est aliené de son sens, veu qu’il sçayt estre si pres de sa fin, Et encores ne se peult abstenir de parler de ses amours : disant telz propos parvinsmes incontinent a la presence de L’admiral : lequel tout subit qu’il eust jetté son cruel regard sur moy commanda que promptement je feusse mené au lieu deputé pour me decapiter. Et lors sans plus differer, on me menoit : mais selon la mienne conception, quelque vertu divine inspira le frere de L’admiral a insister au contraire, & adressant son propos a son frere, prononça telz motz.
Monsieur je m’esmerveille fort, a quelle occasion vous desirez la mort de ce vaillant & belliqueux chevalier : lequel avec sa vertu est tant accomply en beaulté naturelle, que j’ay prins singulier plaisir a le contempler : Parquoy trop me contristeroye de sa mort, laquelle il n’a deservie. Bien suis certain que par voz gens estes pressé & stimulé d’imposer fin a sa vie : mais je dis, que ce conseil est inique & injuste : & ne debvez estre au croyre si facile : mais premier bien mediter & penser & puis faire sentence & conclusion. Dictes ces parolles, se remist es termes de silence : mais L’admiral ainsi luy respondit. Mon frere je vous supplie que ne me vueillez persuader, de conserver la vie a cest homme, lequel journellement faict tant de molestes & oppressions a mes chevaliers, que le croyre seroit difficile, qui n’auroit veu ses œuvres admirables, qui excedent celles de tous aultres chevaliers. Et pour ce quand je considere, que luy seul nous seroit bien autant nuysible, que estoit le puissant Hector aux Grecz : pour chose de ce monde, je ne vouldroye acquiescer a vostre importune requeste. Parquoy je vous prie que plus ne me stimulez de consentir sa delivrance. Car croiez que a requerir ce que ne convient & que a conceder n’est licite, est une manifeste injure.
De ces rudes parolles fut oultrageusement irrité le frere de L’admiral : Et par grand facherie, a telles parolles donna commencement. Monsieur, puis que j’ay manifeste demonstrance, que en vous a plus de vigueur une maulvaise opinion, que une bonne & bien fondee raison, cela me cause une extreme anxieté & tristesse, considerant que de tel prince telle ne debvroit estre la coustume : mais au contraire debvroit estre l’ire tardive, & l’audience legere, le jugement franc, le conseil meur, la passion rejectee, & la justice presente. Mais puis que de ces louables conditions estes aliené, je me veulx de vous separer. Et vous verrez que depuis que serez destitué de mon ayde, que voz ennemys vous pourront plus facilement consumer & confondre : car vous sçavez que en plusieurs assaulx, & prinses de villes, ma faveur vous a estee tresurgente. Et toutesfoys estes deliberez de user de telle ingratitude, que ne me voulez aulcunement gratifier, ne faire plaisir : & me increpez & blasmez, disant que trop vous importune : & que ma requeste & supplication est de raison grandement alienee, a l’occasion que l’incredible prouesse de ce chevalier (selon vostre imagination) au temps futur nous pourroit estre trop insupportable. Mais pour vous liberer de ceste timeur, suis content (sy vous le consentez) que ceste guerre se termine & pregne fin, par ung combat corps a corps de nous deux ce chevalier, qui vous sera chose bien utile : car vous voyez apertement que ceste cité est si belliqueuse, que difficile sera d’avoir l’expedition & accomplissement de vostre aspirant desir, sans perdre infiny nombre de chevaliers. Et encores n’estes certain de demeurer victorieux : parquoy ne debvriez differer l’execution de ceste mienne entreprise : mesmement que vous sçavez que suys assez experimenté. Et sy l’eternel plasmateur permect que je soye superieur, ce me sera une œuvre digne de perpetuelle louenge. Et s’il advenoit que par le chevalier je feusse dompté, si ne seray je digne de vituperation, consideré que de plus preux que luy ne se retrouve. Et pour ce vous prie que consultez ceste affaire, & puis me narrez vostre deliberation : & si elle se conforme a la mienne, ne restera plus que de transmettre a la dame quelque caduceateur, ou ambassadeur, pour sçavoir sy elle s’y vouldra consentir.
Apres les remonstrances persuasives bien escoutees & recueillies, la pensee de L’admiral commença aulcunement a vaciller : & fut quelque espace taciturne, sans proferer aulcuns motz : puis apres se retournant vers ceulx qu’il estimoit les plus fideles, leur demanda leurs opinions. Et lors il s’accumulerent & retirerent ung petit a part, & consulterent, & debatirent long temps : puis conclurent que l’opinion du frere de L’admiral, debvroit sortir son effect : car ce moyen estoit le meilleur, & le plus expedient sans consumer le temps en ceste fascheuse guerre. Et lors tous en general disoient a L’admiral, que il ne debvoit refuser ceste requeste a son frere, puis que si instamment l’en prioit, & que ilz ne avoient aulcune dubitation, que de celle bataille, il ne obtint la victoire : & ce disoient ilz, pource que il estoit merveilleusement vertueulx chevalier, & avoit accomply plusieurs entreprinses.
Tout subit que ilz eurent exprimé leurs deliberations, L’admiral appella son frere, & luy dist, vous me avez tant persuadé par voz continuelles instigations, que contrainct suis de obtemperer a vostre requeste. Parquoy ne reste plus que de sçavoir se la dame se vouldra condescendre a vostre vouloir, & de cela je vous en laisse la charge. A ces motz fut grandement letifié le frere de L’admiral : Et en se tournant vers moy dist ainsy, Chevalier je faictz tant d’estime de vostre vertueuse magnanimité, que je croys que plustost vous exposerez au peril de la mort, que de faire ung acte qui peult maculer vostre splendide renommee : Et pour ce sans aulcune difficulté (apres avoir receu vostre foy en hostage) vous sera permis de vous pouvoir transmigrer en la cité : Et annoncerés a la dame nostre conception, laquelle distinctement je vous veux exposer : c’est que si elle desire de terminer ceste odieuse & desplaisante guerre, faire le pourra : moyennant que vous ou aultre de ses chevaliers vueille entreprendre la bataille comme je ay predict. Et se il advenoit que son chevalier demeurast vainqueur : nous promettons de lever le siege de devant ceste Cité : sans jamais leur inferer aulcunes molestes. Mais encores (s’il luy playst) aurons ensemble perpetuelle confederation. Et s’il advient que les dieux me donnent la victoyre, d’elle & de sa cité pourrons faire selon nostre discretion, sans que elle puisse plus insister au contraire. Et cela est nostre ultime volunté, dont vous luy pourrez faire le recit.