En telles varietez de pensees, je passay toute la nuyct, j’estoye debile & de petite complexion pour ceste cause, au matin quand me voulus lever, me trouvay en maulvaise disposition de ma personne, pour l’acerbe travail, que j’avoys eu, de mes vaines & infructueuses pensees. Non obstant cela, d’ung grand & fervent desir portee, Je m’abilllay le plus hastivement que je peuz, pour venir a la fenestre ou j’atendois d’avoir singulier plaisir, & incontinent que je y feuz, veis celuy qui estoit le vray possesseur & seigneur de mon cueur. Alors je commençay a user de regardz impudicques, delaissant toute craincte & vergoigne, moy qui jusques a ce temps avois usé de regardz simples & honnestes : il avoit aussi ses yeulx inseparablement sur moy, qui fut cause que mon mary (en considerant les contenances de nous deux) eust quelque suspition, & pour en plus sçavoir, me disoit souvent, m’amye, par ce que je peulx comprendre, en considerant vostre contenance (qui est fort differente a vostre premiere coustume) vostre cueur est fort oppressé & chargé de tristesse, & melencolie, dont suis esbahy, veu que vous avez si grand desir d’estre en ceste ville, vous fasche il de quelque chose mal faicte ? que je puisse reparer, ou amender ? ou si vous avez desir d’avoir chose qui soit en ma puissance, ne differez de le dire : car vous debvez estre certaine de l’avoir promptement : car je vous porte si grand amitié, que liberallement exposeroye mon corps pour vous, jusques a la mort (si l’occasion s’y offroit.) A l’heure en grand promptitude, trouvay une artificielle mensonge, & luy deiz non, je vous asseure, que pour le present n’ay aulcune fascherie, a quoy vous puissiez remedier, car ceste soubdaine melencolie, ne me procede d’aultre chose, sinon que j’ay craincte de la terre litigieuse, cognoissant que partye adverse, est fort vigilante, & nous avons accostumé de vivre en delices & plaisirs mondains. Parquoy nous sera difficile estre diligens, comme le cas le requiert. Et lors mon mary en monstrant semblant de prester foy a mon dire & face joyeuse, me respondit, m’amye, je vous supplie ne craignez riens de ce que soyons prevenus ou surprins : car je vous prometz y avoir tel soing, que n’aurez cause de vous irriter, & ne vous soulciez de riens que de faire bonne chere, & prendre recreation. Et en ce disant, il me monstra mon amy (comme s’il n’eust prins garde a noz continuelz regardz) & me dit, voyez la le jouvenceau le plus accomply en beaulté que je veis de long temps : bien heureuse seroit celle, qui auroit ung tel amy. Ainsi qu’il proferoit telles parolles, mon amoureux cueur se debatoit dedans mon estomach, en muant couleur, du principe, devins palle & froide, puis apres une chaleur vehemente, licencia de moy la palle couleur, & devins chaulde, & vermeille, & fuz contraincte me retirer, pour l’affluence des souspirs, dont j’estoye agitee comme le monstrois par indices evidens, gestes exterieures & mouvemens inconstans. Et quand je voulois prononcer quelque propos, par maniere de plaintes & exclamations, l’extreme destresse de ma douleur, interrompoit ma voix, je perdis l’appetit de manger, & de dormir m’estoit impossible.
Long seroit a racompter & difficile, les pensemens que j’avoye : car je croy veritablement que jamais amoureuse ne fut si cruellement traictee en amours. Mais je m’esforceray d’en declarer, le plus qu’il me sera possible. Ainsi doncque perseveray journellement en telles amours tousjours usant des regardz acoustumez. Toutes ces choses veoit mon mary, comme cler voiant estoit certain que j’estoye surprinse, mais il ne m’en monstroit aulcun maulvais semblant. Mais au contraire, me monstroit plus grande amitié que jamais, dont je faisoye bien petit d’estime, car toute l’amour que luy portoys au paravant, s’estoit de luy separee, & en estoit le jeune amy vray possesseur. J’avois tant de plaisir en le regardant, que n’estimoye liesse qui la mienne superast, & ne cessay de penser & ymaginer, comment je pourroye parler a luy, & aulcunesfoys estoye si perturbee, que quant mon mary parloit a moy, je luy faisoye reiterer son propos par plusieurs fois, parce que l’appetist desordonné, avoit tout transporté mon esprit, au moyen de mes inutiles pensees. Je veoye mon amy quelques foys jouer d’une fleuste, aultres foys d’ung luc. Je prenoye singulier plaisir a l’ouyr, & a bref parler tous ces faictz m’estoient merveilleusement aggreables.
Je ne feuz en ceste delectation suave, doulce & melliflue que jusques au sixiesme jour, parce que mon mary me donna a cognoistre, la suspition que celeement & tacitement portoit en son triste cueur : car en se venant apuyer a la fenestre aupres de moy, me vint a prononcer aulcunes parolles, qui me semblerent merveilleusement acerbes. Il se tourna vers moy, & en soubzriant me dit, m’amye, se jeune homme la vous regarde fort, il a ses yeulx immobillement sur vous, je sçay que c’est d’amours, comme celuy qui l’a experimenté, mais je jugeroys & serois d’opinion selon ses gestes & contenances, qu’il est surprins de vostre amour. La prononciation de ce mauldit & insidieux propos me transperça le cueur, & feuz agitee, persecutee, & affligee de nouvelles doleurs, parquoy ne peuz promptement respondre, & quand je peuz parler, riant fainctement luy deis. Je crois que ce bien la ne m’est pas deu, car vous estimez que celle seroit felice & heureuse, qui auroit ung tel amy, non pourtant je ne n’ay point d’envie, car feust il aussi beau que Narcissus, qui n’estimoit creature equiparable a luy en beaulté, jamais mon cueur ne pouroit varier, ne vaciller, & certes aussi je croy que ces pensees & ymaginations, ne sont pas en moy, au moins que j’eusse peu appercevoir.
Et apres avoir excusé mon amy, je me retiray oultrageusement irritee, nouveaux & divers pensementz discouroyent par ma fantasie, j’estois incessamment aguillonnee de la beaulté ymaginee & paincte en ma memoire du plaisant jouvenceau, mais quand j’euz bien consideré, je commençay a mitiguer, & temperer ma fureur, disant en moy mesmes, je ne doybs estre hors d’esperance de mon amy, car mon mary n’a point de suspicion de moy, mais indubitablement m’estime ferme & constante, S’il c’est apperceu des coustumiers regardz de mon amy, je trouveray bien excuse qui aura lieu. Il me fault apprendre a souffrir patiemment, car il n’est si grand travail, que par prudence ne soit moderé : ne acerbe douleur, que patience ne derompe. Et avec ce qui se differe, ne s’abolist. En ceste deliberation passay encores quatre jours, je n’osoye plus regarder a la fenestre en la presence de mon mary, mais en son absence, je usoys des regardz accoustumez, pensant que par ce moyen me fust imparty quelque refrigeration, mais cela me causoit plus de ardeurs & enflammemens. Ung jour entre les aultres, je veiz mon amy allant par la rue, Il me print vouloir de m’enquerir de son estat, & maniere de vivre, ce qui me fut exhibé. Il estoyt de basse condition, dont je feuz merveilleusement marrye, mais la grand fureur d’amours (dont j’estoys possedee & seigneuriee) me offusquoit, & ostoit la congnoyssance, en sorte que combien qu’il m’en despleust, l’amour ne diminuoyt.
Helisenne change de logis non pas de cueur.
Chapitre. IIII.
Ce pendant que vivoye ainsi destituee de ma liberté, mon mary estoit melancolieusement irrité, de veoir mes gestes & contenances. Et pour ceste occasion, voulut changer de lieu (dont je fuz aulcunement faschee) mais considerant que mon amy trouverroit bien le lieu, & que amours le presseroit, & stimuleroit, de investiguer & chercher. Je ne feis aulcun semblant de mal contentement, & ainsi nous departasmes & alasmes resider en ung aultre lieu (assez proche du temple, ou l’on faict les divins oracles) ce qui vint incontinent a la notice de mon amy.
Parquoy la journee sequente, se trouva en la maison plus proche de la nostre, sejournoit a la porte, regardant s’il me verroit a la fenestre, mais incontinent que je l’euz veu, je me retiray ung petit, affin de prendre conseil a mon miroir, de mon accoustrement, grace, & contenance. Puis apres me mis a regarder affectueusement, & pour la doulceur intrinseque que je sentoye de sa veue, je commençay a dire en moymesmes (comme si j’eusse parlé a luy) Certes mon amy vous estes fors diligent, aulcune negligence ne vous doibt estre attribuee, ou improperee. Parquoy vous estes digne, & meritez d’avoir recompence, pour le moins vous doibt estre imparty ceste privaulté d’avoir audience. Ainsi que je prenoys singulier plaisir, en mes amoureuses pensees, mon mary se vint apuyer aupres de moy, lequel ne se peust garder de desclairer & descharger son cueur, en adressant son propos a moy, d’une grand fureur me vint a dire. Je vois la vostre amy que vous regardez merveilleusement, soyez certaine, que je sçay veritablement que vous estes surprinse, dont il me deplaist. Je vous vois user de regard dissolus & impudiques, & estes si perturbee, que raison ne domine plus en vous, mais je vous asseure si vous continuez en telz regardz, je vous donneré a congnoistre que vous m’aurez tresgriefvement offensé. Quant je l’euz escouté, ne fut en ma puissance de respondre, mais comme femme vehementement affligee, par langoureuse infirmité, & tresangoissieuse douleur, me convint asseoir, aultrement je feusse tombee, & quant je peuz parler luy commençay a dire. Las mon amy, qui vous meult de m’increper, & si cruellement blesser mon cueur, en me servant de telz propos ? vous me causez si extreme douleur, qu’il ne m’a esté possible de vous sçavoir promptement respondre, car je n’eusse jamais pensé, que votre esperit eust esté occupé de telles vaines & inutiles pensees. Vous m’avez veue tousjours user de telles honnestetez que ceulx qui me cognoissent tous en general ont eu bonne opinion de ma vie, & n’ay esté digne de reprehension. Mais quand j’ay bien pensé & enchargé en la sublimité & infinité de ma pensee, je ne puis concepvoir que n’ayez esté intoxiqué ou contaminé de quelque langue maligne, lesquelles pullulent maintenant en grande affluence et infiny nombre. Mais si vous considerez quelle a esté ma vie, facilement vous pourrez reduyre es termes de raison, dont vous vois grandement aliené. Quand j’euz dis, il commença a me regarder en proferant telz motz en grand rigueur. Ha fausse femme, telles excuses ne trouveront lieu de reception en mon cueur, car combien que tu ayes esté chaste & pudicque, je congnois apertement ton cueur estre subverty & eschauffé d’ardeur libidineuse & as contaminé pudicité, pour ensuyvre amour lascif, parquoy j’ay bien raison de mauldire l’heure que premierement je te veis, car telles dissolutions seront cause de denigrer & adnichiler ton honneur, & le mien : & si la chose vient a ma congnoissance, soye certaine que j’en prendray cruelle vengence, & en ce disant, se despartist, & je demeuray tant chargee de tristesse & amaritude que impossible seroit le sçavoir relater, ne reciter. Mais apres avoir esté longue espace en telle extremité, commençay a reprendre ung petit de vigueur, parquoy a voix cassee & interrompue je deiz, O mon trescher amy unicque esperance de mon afflict cueur comment pourray je a ceste heure temperer la grand ardeur, qui journellement croist & multiplye en mon cueur, en sorte que je brusle & consumme. Je ne vois apparence ne commencement de refrigeration, & quand possible me seroit de m’en desister, je ne vouldroys, pour le delectable plaisir, que j’ay en ton regard. Las Fortune, tu me preste continuellement cause de desespoir, car si je suis privee de la veue de mon amy, je ne desire aultre chose, que l’oultraigeuse Atropos immatureement use de crudelité en moy, qui me semblera doulceur, combien qu’elle provocque les aultres a avoir timeur & craincte. En disant ces propos j’estoye tant fatiguee & lassee, qu’il n’estoit possible de plus. Ainsi que j’estoye en telle vaine & superflue sollicitude, je veis mon mary lequel revenoit de solliciter aulcuns de ses affaires, Lequel voyant que j’estoye si triste, pensoit que j’eusse eu honte & vergongne des injures qu’il m’avoit dict, (ce que par ce moyen me deusse retirer de l’excessive amour, que je portoye a mon amy) mais il estoit bien aliené de la verité, car aultre chose que la mort, ne m’eust sceu separer de son amour. Nonobstant mon mary avoit moderé sa fureur, & me dist. Je vous prie dictes moy d’ou vous procede vostre tristesse, esse pource que n’avez l’oportunité d’accomplir vostre vouloir luxurieux & inceste ? ou s’il vous desplaist, ayez contrition d’avoir si long temps persisté en voz continuelz regardz, ne vous voulant desister de vostre folye. Vous repentez vous d’avoir laissé surprendre vostre cueur voulant commencer une vie detestable & abominable ? Si je pensoye que vostre vouloir fut de adnuller, & chasser amour de vostre cueur, & vous vouloir reduyre & remettre a plus honnestes coustumes de vivre, je ne vous en tiendroye en moindre estime, parce que je cognois les premiers mouvemens n’estre en nostre puissance.
Tout subit qu’il eut achevé son propos, je luy commençay a nyer le tout. Car j’estoye devenue hardye, & audacieuse, Et jusques a ce temps avoys esté timide, & luy deis ainsi. Comment estes vous encores en telle mauldicte & damnable opinion. Je cognois manifestement que c’est tentation dyabolicque, vous estes persuadé de quelque furie infernalle, tendant a fin de vous faire perpetrer & commettre ce enorme & execrable peché, qui vous cause destruction de corps & d’ame. Certes vous avez grand tort, car l’integrité de mon cueur jamais ne se maculeroit. Et au contraire de vostre dire, le pouez sçavoir par longue experience. Et en ce disant (par maniere de despit) me retiray en une aultre chambre, & parce qu’il estoit heure de coucher, deliberay ne retourner jusques a ce qu’il fut endormy, ce que je feiz. Et environ l’heure de mynuict, me allay coucher en grand melencolye, car toutes choses m’estoient desplaisantes tristes & odieuses. Mais le lendemain matin allay ouyr les suffraiges divins, en ung petit temple, & ainsi que vouloys retourner, je veiz mon amy, lequel me jetta une trespersante œillade, qui me fut penetrative jusques au cueur, j’eux si parfaicte joye, que je mis en oubly tous les tourmens & griefves douleurs que j’avoye soubstenuz, a l’occasion de luy. Je me prins a regarder sans avoir honte, ne vergongne, & ne me sousioye d’ung sien compaignon, qui evidemment pouoit apparcevoir mes regardz impudicques & artificielz. Et quand je pensoye de retourner, l’apprehension m’estoit plus triste, que selon mon advis, n’avoye eu de recreation de sa veue, mais craignant que mon mary ne survint contre mon vouloir, me convenoit retirer.
Ainsi comme avez ouy (trescheres dames) j’estoye traictee en amours, aulcunesfoys par extremes douleurs contraincte gemir & lamenter, & quelque fois grand joye & consolation m’estoit irrigee, au moyen du plaisant regard de mon amy, j’allois ordinairement ouyr les suffraiges divins au maistre temple ou tout chascun convenoit, pareillement si faisoit mon amy tousjours accompaigné de plusieurs. Je veoye manifestement son inconstance & imprudence, par ce qu’il me monstroit. Et comme je pouois conferer, ou presupposer par signes evidentz, il publioit & divulgoit noz amours. Et oultre plus j’en feuz certaine par l’une de mes damoyselles, laquelle l’ouyt en devis, & disoit ainsi a l’ung de ses compaignons, ceste dame la est merveilleusement amoureuse de moy : voyez les regardz atrayans, de ses yeulx, je presuppose qu’en continuant de poursuyvre, facilement en pourray avoir jouissance. Quand ce propos me fut recité, tout subit deffaillit la vigueur de mon cueur, & par passionnee facherie, enclinay mon chef en terre, comme fait une violette sa couleur purpurine, quand elle est abbatue du fort vent Boreas. Je demouray long temps fort pensant, puis apres redressant ma veue je veiz mon amy, lequel je regarday en monstrant semblant en maniere de plaincte, & disoye en moymesmes. Las fortune que tu m’es aspre, adverse, feroce & cruelle. Je congnois a present que ce n’est que simulation & fainctise de celluy que j’estimoys qu’il m’aymast cordialement, mais helas il ne tend a aultre fin que a me priver d’honneur, pour en tenir ses propos & derisions, mais combien que je le congnoisse tel, mon cueur est tant a luy, qu’il n’est en ma faculté de le retirer, mais doresnavant je ne useray plus de regardz, au moins en public, car la bonne renommee est facile a denigrer, & par especial des gentilles femmes, quand elles ne sont modestes, comme a leur honnesteté appartient, en ceste deliberation me departis, et vins en ma chambre, & me tins tout le jour solitairement, et au soir quand je fuz couchee aupres de mon mary, mon entendement commença a voltiger en composant diverses et nouvelles fantasies, qui me causoit une laborieuse peine, en sorte que ne pouoye dormir.