Helisenne se passionne pour son amy.
Chapitre. V.
Moy estant ainsi tormentee et travaillee, je ouy plusieurs instrumens, lesquelz sonnoyent en grande armonie et melodieuse resonnance, j’eux quelque suspicion que ce pourroyt estre mon amy. Et pour en sçavoir la verité, me vouluz lever, combien que j’eusse tousjours esté paoureuse aux tenebres nocturnes : je devins hardie et asseuree, mais en pensant saillir de mon lict pour aller a la fenestre, mon mary me dist. Ou voulez vous aller ? Je croy veritablement que c’est vostre amy, & sans plus dire mot se rendormit. O que j’estoye marrye, & plus triste que ceulx qui sont detenuz en prison caligineuse, parce que tremeur me detenoit, que je n’osoye regarder a la fenestre, dont j’estoye remplie de ire & de courroux, qu’il n’estoit en ma faculté de refrener, & ainsi se passa la nuyct. Mais mon amy continua de revenir par plusieurs foys, & une foys entre aultres, mon mary s’esveilla, & en ce tournant vers moy, tel principe donna a son parler. O mauldicte femme, tu m’as tousjours nyé ce que par signes demonstratifz evidentement pouoye cognoistre, si je n’eusse esté de vray sens aliené, je suis certain & le sçay indubitablement que c’est ton amy, qui amene plusieurs joueurs d’instrumens pour te donner renovation, & pour te induyre & faire condescendre a son inique vouloir, mais s’il cognoissoit ton cueur aussy bien que moy, il ne s’en travailleroit pas fort. Car ton effrenee lascivité a bien la puissance de te contraindre a le provocquer luy mesmes, & s’il estoit expert en amours, il auroit peu congnoistre (considerant telles contenances) la grant ardeur qui incessamment te domine, ton appetit venerien a envenimé ton cueur, qui au paravant estoit pur & chaste : tu es si abusee de son amour, que tu as changé toutes tes complexions, façons, gestes, vouloyrs & manieres honnestes, en opposite sorte, mais sois asseuree que je n’en souffriray plus, car ta vie desordonnee me cause tant d’ennuyz, & de passions, que contraincte me sera de user de crudelité, & ignominie en ta personne : & quant il eut ce dit il se teut. Et je me levay comme femme furieuse, & sans sçavoir prononcer la premiere parolle, pour luy respondre, je commençay a derompre mes cheveulx, & avioler et ensanglanter ma face de mes ongles, & de mon trenchant cry femenin penetroye les aureilles des escoutans. Quant je peuz parler comme femme du tout alienee de raison je luy dis. Certes je croy que quelque esprit familier vous revele le secret de mes pensees, ce que je pensoye estre reservé a la divine prescience : & vrayement je l’ayme effusement & cordialement, & avecq si grande fermeté, que aultre chose que la mort ne me sçauroit separer de son amour : venez doncques avecques vostre espee, faictes transmigrer mon ame de ceste infelice prison corporelle, & je vous en prie, car j’ayme mieulx mourir d’une mort violente, que le continuel languir, car mieulx vauldroit estre estranglee, que d’estre tousjours pendant, & pourtant ne tardez plus, transpercez le cueur variable, & retirez vostre espee taincte et sanguinolente. Ne usez de pitié en moy non plus que feist Pirrhus en Polisenne, laquelle fut immolee sur le tumbeau de Achilles, et si vous ne le faictes, la fureur et rage qui me tient me pressera et pourforcera de me precipiter moy mesmes : et en ce disant mes yeulx estincelloient de furieuse chaleur, et frappoye de mon poing contre mon estomach, tellement que je feuz si lassee, que je demeuray comme morte. Et quand je feuz revenue en moy, je veiz mon mary et mes damoyselles, et aultres serviteurs domesticques qui estoient esbahys de telle sincopise et pasmoison. Et quand je peuz parler je demanday pourquoy on s’estoit levé, et mon mary respondit, mais que vous soyez couchee, je vous le diray, & sans tenir plus long propos, par une de mes familieres servantes me feist porter coucher, & commença a me dire. O mon dieu, je n’eusse jamais pensé (combien que je vous eusse dit honte, & usé de propos rigoureux) que la chaleur d’amours eust esté en vous si vehemente & inextinguible, car je voy que vous en estes a la mort, dont je suis marry. Car combien que vous en ayez grandement failly, & que m’avez confessé de vostre bouche que vous estes occupee en nouvelles amours, je vous ayme tant qu’il me seroit difficile, & (comme je croy) impossible de me sçavoir divertir de vostre amour, mais je vous asseure que je prendray cruelle vengeance de vostre amy, lequel est cause de accumuler & assembler tant de tristesse en mon cueur, mais s’il vous prent envie de le baiser, devant qu’il soit trois jours je vous le feray baiser mort. Quand je ouy ces propos, mon cueur fut aussi fort oppressé que ceulx qui reçoipvent condemnation & sentence mortelle, & ne me peuz tenir de luy respondre. J’ayme trop mieulx que prenez vengence de moy comme je l’ay merité, sans oultrager ce jeune homme, qui n’a riens offensé, pourtant s’il est amoureux a il servy la mort ? c’est le propre & vray naturel des jeunes gens, Ces parolles proferees en souspirant jusques a effusion de larmes, en sorte que mon dolent mary fut contrainct de me appaiser, en me jurant & affermant que puis que j’en estois si amerement couroucee qu’il ne le vouldroit molester ny oultrager, mais il me prioit de delaisser le fol desir que j’avoye de mon jeune amy, disant que facilement le pourrois faire, en me conseillant en moymesmes, & que combien qu’il soit difficile, si est il possible. Et en me faisant telles remonstrances se approcha de moy, pour parvenir au plaisir de Venus, mais en grand promptitude me retiray loing de luy, & luy dis. Mon amy Je vous supplie que me laissez reposer, car au moyen des tristesses & angoisses dont mon miserable cueur est continuellement agité, j’ay une deliberation de tous mes membres en sorte que n’espere plus de vivre, sinon en langueur & infirmité. Et en ce disant me assis en mon lict, faignant d’estre griefvement attainte de maladie, dont il desplaisoit grandement a mon mary, & se efforçoit de appaiser mes larmes, pleurs, douleurs, & souspirs, & quand il pensa m’avoir ung peu consolee, il s’endormit jusques au jour.
La jalousie du mary avec la description d’une femme laide.
Chapitre. VI.
Quand le SOLEIL matutin eust rendu le jour cler, il s’esveilla & me print entre ses bras, pour me penser resjouyr & retirer a son amour, mais il estoyt merveilleusement abusé, car mon cueur avoit desja faict divorce & repudiation totale d’avecq luy, parquoy tous ses faictz me commencerent a desplaire, & n’eust esté contraincte, je n’eusse couché avecq luy, mais pour couvrir & donner umbre a mon unicque vouloyr, me convenoit user de dissimulation, monstrant semblant de me vouloyr reduyre & remettre es termes de raison, en quoy mon mary avoit esperance : pour ce jour ne me vouluz lever, & feiz fermer les fenestres, ne desirant que d’estre solitaire, & en lieux taciturnes, comme font gens contritz inconsolablement, parce qu’il m’estoit prohibé & deffendu de me trouver en lieux ou fut mon amy, & encores mon ingrate fortune permist que mon mary (ce jour mesmes) s’enquist a plusieurs des voysins que signifioyent telz & semblables jeux, que journellement on continuoyt de sonner devant nostre maison. Il luy fut respondu, n’estre la coustume s’il n’y avoyt fille a marier, & incontinent la response ouie, s’en vint a nostre hoste qui estoit homme rusticque, & de rude & obnubilé esperit, auquel il dict. Mon hoste, n’avez vous ouy ces jours precedentz par plusieurs & diverses foys, la grand melodie des joueurs de fleutes, dont on joue devant vostre maison ? Je vous asseure que selon ma conception je presuppose que c’est quelqu’ung qui est espris de l’amour de vostre femme ou de la mienne. A ces motz respondit l’hoste, Monsieur, je m’esbahys qui vous meult, ny a quel propoz vous dictes telles parolles, car j’estime ma femme aussi bonne & chaste que femme de la ville, & en ce disant s’eschaulfoyt, monstrant par signes evidentz qu’il estoit oultrageusement irrité, qui estoit manifeste demonstrance de son petit & rural entendement, parce que sa femme estoyt layde & odieuse, & de sa deformité & laydeur je vous en veulx faire le recit : Elle estoyt de petite stature, bossue & boyteuse, & si avoit le visaige fort ridé, les sourcylz larges de deulx doygs, sans y avoir distance de l’un a l’aultre, elle avoyt les yeulx petitz & noyrs, merveilleusement enfoncez en la teste, & le nez fort camus, la bouche oultrageusement grande, & les lebvres grosses, & si n’avoyt seulement que deux dentz grandz oultre mesure, & avoit le col court, & les tetins luy reposoient sur le ventre, & si estoit aagee de soixante & douze ans. Parquoy toutes ces choses considerees, je pense & a bon droict, qu’elle eust esté refusee & chassee de tous hommes. Ainsi que mon mary se delectoyt (en escoutant les propos de l’hoste,) l’une de mes damoyselles estoit presente, laquelle incontinent me vint reciter le tout, mais combien que fusse fort marrie & destituee de tous plaisirs, je ne me peulx garder de rire, en considerant la follie de l’hoste, & comme j’en tenoys propos mon mary survint, lequel me demanda comment je me portoye, & me deist. M’amye, je vous prie que delaissez voz pleurs & gemissemens, & reduysez vostre cueur en consolee liesse. Quant a moy, je ne vous presteray matiere, ny occasion de melencolie. Il est demain le jour d’une feste solennelle, parquoy je veulx & vous commande que vous accoustrez triumphamment, affin que vous assistez au temple avecq moy, car doresnavant ne vous sera permis de sortir de la maison sinon en ma compaignie, car je veulx veoyr quelle contenance sera la vostre en ma presence, parce que je suis certain, que vostre amy se y trouvera. Tel propos me tenoyt mon mary, auquel ne feiz aulcune responce, mais tins silence, nonobstant que tacitement grand joye & hilarité m’estoyt irrigee, emanee, ou exhibee au moien de l’esperance future de la veue de mon amy, & pour le fervent desir que j’avoye, la nuyct me sembla de grande duree.
Mais quand Proserpine commença a cheminer en la maison du chien tricipite, & Phœbus son chair au zodiac accomodoyt, sur lequel (icelluy Phœbus monté) portoit en son chef son dyademe tout couvert de resplendissantz & lucides rais pour illustrer & esclarcir l’universel monde, Je me levay subitement, & commençay a m’appareiller, je vestis une cotte de satin blanc, & une robbe de satin cramoisy, j’aornay mon chef de belles brodures, & riches pierres precieuses, & quand je fuz accoustree, je commençay a me pourmener, en me mirant en mes sumptueulx habillemens, comme le pan en ses belles plumes, pensant plaire aux aultres comme a moymesmes, & ce pendent mon mary se habilloit, lequel prenoit singulier plaisir en me voyant, & me dict qu’il estoit temps d’aller, & en ce disant, sortasmes de la chambre en la compaignie de mes damoyselles, je cheminoye lentement, tenant gravité honneste, tout le monde jectoit son regard sur moy, en disant les ungz aux aultres, voyez la, la creature excedant & oultrepassant toutes aultres en formosité de corps. Et apres qu’ilz m’avoyent regardee, ilz alloyent appeller les aultres, les faisant saillir de leurs domicilles, afin qu’ilz me veissent. S’estoyt une chose admirable de veoyr le peuple qui s’assembloyt entour moy, & quand je feuz parvenue jusques au temple, plusieurs jeunes hommes venoyent en circuyt tout a l’entour de moy, me monstrant semblant amoureux, par doulx & attrayantz regardz tirez du coing de l’œil, pour essayer de me divertir & decepvoyr, mais je ne m’en soucioye aulcunement, Car toutes mes pensees estoyent accumulees en ung seul. Je regardoye en plusieurs et divers lieux, mais je ne veoye celuy qui estoit le singulier plaisir de ma veue, et ne vint jusques a ce que le service divin fut commencé, et luy venu, il ne usa des regardz accoustumez, mais ne feist seulement que passer devant moy, Je ymaginoye que c’estoyt pource que mon mary estoit present, pour eviter de luy donner suspition, parquoy je feuz contente. Et quand l’office solennel fut finé, nous partismes pour venir au logis, et passasmes le temps en recreation et voluptueulx plaisirs, jusques a ce que retournasmes pour ouyr vespres, ou mon amy ne faillit de se trouver, lequel (a ceste foys) ne usa de discretion, parce que a la presence de mon mary donnoyt evidente demonstrance de son affection, par ses regardz amoureux, & doulx attraictz, en perseverant de me monstrer a sez compaignons, combien qu’il n’eust encores parlé a moy, & quand je veoye son inconstance, je regardoye d’ung regard doulx & simple, affin de luy monstrer & exhiber par signes, que par sa contenance il causoyt une grande doleance en mon cueur : mais pour ce, ne differa ses importunitez, car il venoyt passer si pres de moy qu’il marchoit sur ma cotte de satin blanc, j’estoye fort curieuse en habillemens : c’estoit la chose ou je prenoye singulier plaisir : mais non obstant cela il ne m’en desplaisoit, mais au contraire voluntairement & de bon cueur j’eusse baisé le lieu ou son pied avoit touché : mon mary veoit le tout, lequel par fascherie fut contrainct soy absenter, dont contre mon vouloyr, & pour eviter occasion de noyse je le suyvis, et incontinent que feusmes en la maison il me deist. Je m’esbahys de vostre amy, lequel n’a sceu dissimuler son amoureuse follye en ma presence, il luy procede de grande presumption de venir marcher sur vostre cotte, il semble par cela qu’il eust grand privaulté et familiarité avecq vous. Doncques pour eviter de m’engendrer plus de passions et fascheries, que mon triste cueur ne sçauroit porter, je vous prohibe et deffendz de vous trouver en lieu ou il soyt en mon absence, et oultre plus quand je seroye present, et feust a l’eslevation du corps de Jesuchrist, je veulz que incontinent que vous le pourrez apercevoyr, que sans dilation vous absentez : et sy vous n’observez ce mien commandement, j’ay ferme propos et deliberation de me separer de vous : vous avez du bien de par vous, terres et seigneuries plus que je n’en ay, lequel je ne vous veulx retenir. Car je ne vouldroye aulcunement prouffiter du bien d’une femme lascive. Et quand il eust ce dict, je luy respondis, que j’accompliroye son commandement, et qu’il n’en fut perplex ne doubteux, sy je ne luy en donnoye l’occasion : et a l’heure il se contenta adjoustant foy a mon dire, et n’en fut non plus parlé jusques au lendemain que me vouluz lever et accoustrer d’habillementz riches & sumptueux : ce que mon mary ne voulut permettre, et pour luy complaire feuz contente de me habiller plus simplement, & quand je fuz appareillee, nous nous transportasmes au temple ou je trouvay mon amy, lequel persevera ses importunitez, en sorte que je fuz contraincte de changer trois foys de lieu, mais tousjours il me suyvoit, en tenant propos de moy a ses compaignons, & par conjecture je pense qu’il parloit de mon mary, lequel continuellement estoit avecq moy, car j’entendis l’ung de ses compaignons qui luy disoit, que parce qu’il pouvoit comprendre en regardant ma face, qui me demonstroit si anxieuse, qu’il y avoit de la suspition : & quand mon amy ouyt ces motz, il commença a rire, & voyant cela, & aussi memorative du commandement de mon mary, je m’absenté, pensant que quelque foys trouveroys lieu plus commode & opportun pour exprimer l’ung a l’aultre les secretz de noz pensees.
Les approches des deux amans pour parler ensemble.
Chapitre. VII.
Ainsi doncques perseveray tousjours de suyvre la maulvaise partie de mon esprit, & n’eurent puissance les propos & derisions (dont usoyt mon amy) de me sçavoir desmouvoir de ma follie : mais parce que j’avoye les jours precedens observé le commandement de mon mary, en dissimulant l’ardente flamme qui me brusloit & consumoyt, qui est une chose fort difficile, il me fut imparty plus de liberté que je n’avoye eu de long temps : car j’alloye au temple seulement en compaignie de l’une de mes familieres damoyselles, dont j’estoye fort joyeuse, pensant que mon amy auroit opportunité de parler, & pour l’inciter, je me tenoye dedans le temple jusques a ce qu’il estoit vuyde de toutes gens, & continuay ainsi par plusieurs jours, nonobstant il ne se advançoit de parler, dont estoye esmerveillee, & ymaginoye que ce qu’il differoit luy procedoit de pusillanimité, toutesfoys je ne lassay de persister, & ung jour entre aultres, je vey qu’il estoit plus pensif qu’il n’avoit accoustumé, & se promenoit seul tenant son bonnet en sa main, pour me donner recreation en voyant ses beaux cheveux tant bien pignez. Et apres qu’il se fut assez pourmené, il entra en une chapelle ou on commençoit a faire le divin service, parquoy j’eu occasion honneste de me lever, & aller pres de luy. Je veoye qu’il regardoit souvent entour luy, & aussi faisois je pareillement, & croys que noz pensees n’estoient differentes, car tous deux d’ung vouloir unanime avions timeur de la survenue de mon mary : & incontinent le service divin faict & accomply, il commença a se pourmener, mais il ne tarda gueres qu’il ne se vint presenter devant moy, en me saluant & regardant d’ung œil doulx & amoureux, & dict ainsi.