Possible ne seroit au tien Guenelic, souveraine Dame, de pouvoir discerner de deux dissemblables choses tenant lieu de occupation en son cueur : laquelle des deux pourra lieu de superiorité obtenir. L’une si est, l’incredible hylarité par luy conceue, a l’occasion de se sentir pres de la chose : pour laquelle retrouver, a nulles fatigues ne a pardonné. Et l’aultre qui bien est differente si est, l’anxieté douloureuse qui assiduellement son cueur traveille pour estre certain que tu languis & consume ta vie avec extreme misere & calamité : pour de laquelle te delivrer, ay conclus plustost souffrir la mort, que de faillir a te restituer ta liberté. Et de ce ma longue servitude te doibt prester foy indubitable : mais premier que de l’entreprinse commencer, ay bien voulu par lettres le tout te communicquer : tant pour te rendre certaine de ma bonne convalescence, que pour sçavoir ton opinion : car a ton jugement tousjours me veulx condescendre : pour estre en tout avec discretion & prudence determiné : & ce que par toy sera deliberé & advisé, me sera acceptable & aggreable. Mais si en aulcuns degrez de benevolence est la myenne fidelle servitude envers toy, je te exore & prie, que du benefice de lettres ne vueille estre avare envers celluy qui tant desire en ta presence assister : car si bien amplement je ne suis en ton estat certioré, je resteray en une extreme perplexité : ayant timeur que l’occasion de l’espargner d’escripre, ne te procede pour estre succumbee en quelque sinistre accident, ou infirmité de corps, ou de vehemente tristesse de l’ame. Car pour estre les dames fragiles & de petite complexion, te pourroit facilement estre advenu : pource que tu es constituee en telle captivité & destituee de toute consolee lyesse, Toutesfoys j’ay esperance que pour le futur, si tu te recorde mes services, tu reprendras tes forces. Et pour me consoler sans dilation de ton estat, me confermeras en certitude. Quand l’amoureuse lettre fut escripte & sigillee de diverses cogitations fut mon entendement occupé, meditant & pensant en quelle sorte les pourrois faire entre les polites & belles mains de ma dame consigner : ce que voyant Quezinstra, pour craincte que par continuelle sollicitude ne me intervint quelque adversité de maladie, il me dist : Je vous supplie, que vous veuillez desister de ces superfluitez de pensee, qui d’aultres choses ne vous servent, que de consommation d’esperit & dissipation de corps. Bien m’esmerveille qui vous meust, veu & consideré que presentement estes si pres de vostre desir. A vostre advis, est il si difficile de faire diriger voz lettres a vostre dame ? Soyez seur que nous trouverons quelque subtil moyen, & pour vous gratifier, je accepte la charge de les luy faire tenir, parquoy vous debvez vostre cueur reduire en certaine lyesse & consolation. Apres avoir ouy la promesse de Quezinstra, J’estimay tant de son sçavoir, que j’eux esperance pouoir par son moyen la plus grand partie de mes desirs accomplir. Parquoy delaissay ce que mon cueur molestoit & travailloit, puis nous couchasmes pour reposer.

Mais l’heure venue que Proserpine delaysse sa mere, pour retourner aux tenebreux Royaulme de son mary, lors pour donner ordre a noz affaires, en detestant le dormir je me levay : Et Quezinstra (pour me satisfaire) a l’insidieux sommeil ne voulut obeyr : mais en grande promptitude aussy se leva : puis comme vigilant & solliciteux de mes desirs se occupa en plusieurs imaginations : Et entre aultres choses, rememora qu’il avoyt entendu dire que la dame mal disante avoit le gouvernement du chasteau de Cabasus & de ma dame Helisenne. Parquoy luy sembla que pour avoir expedition de nostre affaire, n’y avoit meilleur moyen que par faintise & dissimulation se ayder du nom de la cruelle dame, en faisant mes lettres, de par elle a ma dame presenter. Laquelle les ayant leues entendroit la subtilité excogitee & invention. Cela pensé, a la proposition donna l’effect : Et L’acteur bien instruict en grande diligence sa commission accomplit : & me apporta lettres dont le contenu d’icelles s’ensuit.

Lettres de Helisenne adressantes a Guenelic.

Apres la reception de tes lettres, trescher amy, j’ay esté en danger de succumber en l’inconvenient de la matrone Romaine : laquelle par anxieté de la mort de son seul filz a elle annoncee, ne peult laysser la vie : Et depuis comme elle rencontra sondict filz qui n’estoyt encores mort par excessive hylarité sa vie termina, aussy moy qui par assidue & continuelle douleur n’ay peu parvenir a celle qui de tout maulx est la fin, combien que par divers moyens je l’ay cherchee : mais presentement par estre advertye de ta venue, mon cueur a esté d’une certaine lyesse si profux, que par superabondante delectation, a grand peine ay peu evader que de mon debile corps l’ame ne se soit separee : mais toutesfoys apres longue sincopise, m’a estee restituee aulcune vigueur : qui m’a donné le pouvoyr de t’escripre ces presentes : ayant affectueulx desir que tu soys assistant & present pour recouvrer le singulier plaisir de ta veue : & aussy affin de t’exprimer quelle est mon opinion sur ce que tant tu desire sçavoir. Et pour satisfaire a nostre commune affection, je te advertis que me suis advisee, que moyen n’y a plus convenable pour communicquer l’ung a l’aultre le secret de nostre cueur, que tu te transmigre a ce chasteau : auquel parvenu, a la plus grosse des tours (en laquelle je suis captive) la pourras appercevoir une fenestre ferree : qui de parler nous donnera faculté, au moins si tu es pourveu d’eschelle apte pour parvenir a l’altitude du lieu : Mais il ne fault que tu vienne jusques au temps silentieux de la secrette nuict : toutesfoys si le temps estoit obscur : Et que Diane ne te voulust de sa preclaire splendeur gratifier : affin que par ma coulpe toy & moy ne soyons frustrez de noz desirs, je te veulx donner du lieu plus ample & manifeste notice. Et pour t’en rendre tout certain te fault entendre que la predicte fenestre est sur le jardin : Et a l’endroict d’icelle, y a ung arbre de telle haulteur qu’il excede la summité de la tour. Et pour ce toy estant de ce bien informé, sur ignorance ne te pourras excuser : si te obsecre & prie que ne veuille plus longue espace delayer ta desiree venue : que ceste nuict en laquelle j’espere plus facilement du reste de mon estat te donner intelligence, que par le benefice literaire. Apres avoir par plusieurs foys leu la receue lettre pour les consolatives ymaginations qui me survindrent, en moy mesmes je disoye.

O Seigneur qui prestas tant de felicité au filz de Anchises, quand au giron de Helissa en la forme de Ascanius te reposas : a ceste heure ne te pourroye suffisamment remercyer : car je voys manifestement que par toy plus de graces me est impartye : que a icelluy que je ay predict, combien que ton frere feust, car ce ne est moindre beatitude, le conserver, que l’acquerir. Ces parolles ay je proferees, que ce que tu ne as permys (nonobstant ma longue absence) que l’amour de ma dame envers moy soit diminuee. Et pour tant deposees toutes cures & fastidiation je me persuade de croyre que de Helisenne suis plus aymé. Et avec plus grande felicité que jamais gentil homme fut de dame. Et pour ne vouloir user de ingratitude, voyant, seigneur amour, que de toy toute prosperité provient toutes graces te rendray, tous honneurs je te porteray, tous sacrifices te exhiberay, Et perpetuellement te adoreray. Et tant que l’esperit mon corps informera en tous lieux ou me trouveray, en perpetuelle attestation ta gloire je publieray. Et a la posterité future ton sacré nom commenderay, puis que de ta doulce faveur tu me fais digne.

Guenelic enfin parle a sa dame.
Chapitre. V.

Prononcees ces parolles, avecq ma secrete conception me sentys totallement consolé : & dictz a Quezinstra : que temps estoit de nous sequestrer de ce lieu pour approcher du chasteau, ou ma dame estoit captive. Incontinent que je eux ce dict, sans plus longue dilation, du gentil homme preismes congé, car remerciant du bon & honnorable traictement que si liberalement nous avoyt faict. Puis quand nous feusmes sortiz hors de la porte, En jectant nostre regard en circonference apperceusmes le chasteau de Cabasus : & ce qui facilement nous le fist congnoistre, ce fut a l’occasion que le gentil homme nous avoit exhibé la situation du lieu, & comment il estoit construit & edifié. Mais tout subit que je l’euz apperceu, en moymesmes je disoye :

O Guenelic voyla le lieu ou est ton supreme contentement : la est ta vraye joye, que le ciel t’a appareillee.

O que bien est heureuse la peyne qui de tel salaire est accompaignee. Disant ces motz, approchasmes le lieu desiré. Et voyant que gueres n’y avoit de distance de la a une belle & grande forest, y adressasmes nostre chemin pour nous solacier : & aussy pour sçavoir se quelque lieu habitable y avoit pour aulcunement nous reffociller, en attendant l’heure oportune. Et comme nous eusmes ung petit cheminé, veismes ung domicile, ou residoient gens commys pour conserver & garder la forest : Et ce lieu nous feust bien propice jusques a ce que le temps feust venu, que Somnus le cueur de l’homme plus validement assault. Et lors estant garny de ce qu’il m’estoit necessaire, a l’heure me partys & me transportay au lieu designé : auquel parvenu, vous debvez croire que plus legers furent mes membres que une feuille automnale estant sur les branches sans liqueur : & quand je fuz approché de la fenestre, je veis celle qui estoit unicque restauration de tout mon travail : laquelle telle salutation me feist, que jamais pareille n’eust Alcumena de Juppiter : Adonys de Venus : Et Hercules de Deyanira : car moins jucunde que benigne ne fust la reception : Et a l’heure j’eux une si excessive joye que je demeuray immemoratif de moy : Et de ma deliberation, Amours avec si grande force mon cueur lya, que en ma faculté ne fust de pouvoir une seulle parolle proferer. Mais ce que la pronontiation me denyoit, les sentimens & gestes exterieures le manifestoient. Et d’aultre part j’avoye certaine evidence que ma dame n’estoit moins attaincte que moy car pour me contempler : demeura en suspendz : Et avec plusieurs mouvemens de couleurs voyoys ses yeulx yrradians : dont les pupilles errantes & vagabundes en leur circonference estincelloient de desir amoureux : comme font les raidz du soleil matutin reverberez en la claire fontaine. Apres avoir longue espace tenu silence, a mon cueur fut restituee sa tranquillité & repos. Et lors commençay a former telles parolles.