Ma dame, admiration ne te prengne pource que je suis si lent & tardif de parler : car ta presence avec la lumiere de tes yeulx par les miens receue : par si vehemente ardeur m’a le cueur allumé, que la chaleur dilatee en mes membres, me faict sembler l’intemperé & froid hyver pour chaud esté. Et pour l’alteration de cueur qui tant penible m’est a souffrir, tout ainsi que les flambles d’une fournaise (dont le feu est trop vehement) pressent l’une l’aultre a l’entree du soupiral : ainsi de mon estomach sortoient souspirs en si grand affluence, que totallement la parolle m’a esté forclose. Et si te certifie que pour te exprimer avec quelle force Amour me domine, ne souffiroient toutes les langues disertes, Grecques & Latines : car d’autant que l’amour est incomprehensible, tu doibs croire qu’elle est inenarrable. Et puis donc ma dame que tu congnoys avec quelle saveur j’ay nostre amour observee entre tant de fatigues, peines, & travaulx, tu doibs estimer que telle amytié a perpetuité durera. Pourquoy ne reste plus que de trouver moyens convenables pour te liberer de ceste calamité & extreme misere, en laquelle tu es constituee. Las si tu sçavoys combien la consideration de tes anxietez preste de douleur a ma vie, encores estimerois tu l’amour que je te porte plus fidelle & parfaicte que tu ne fais : mais toutesfoys si a l’experience l’on doibt soy prester, en brief je manifesteray, combien ton infelicité m’est fascheuse : car pour la varieté de fortune, ne par timeur de mort ne delaisseray mon entreprinse : mais en attendant l’opportunité de l’achever, ne te soit ennuy de me narrer comme tu as en ce lieu esté transmigree.

Incontinent mon propos finy, je veis ma treschere dame qui pour proferer telles paroles sa bouche rosaïcque ouvrit, & dist.

O Guenelic soyez certain que l’excessif amour que je te porte, me stimule non seullement a te obeyr apres tes parolles ouyes : mais bien desireroye sçavoir tes secretes cogitations pour a mon pouvoir icelles accomplir.

Et pour ce, combien que le rememorer (de ce dont tu me supplie faire le recit) me soit cause d’une incomprehensible affliction, si ne veulx je faillir de te narrer ce que je pourray reduire en memoire.

Et pour te donner de la chose ample notice, tu dois sçavoir que apres que par tes indiscretes poursuictes, tu euz donné a mon mary certaine evidence de noz amours, que a ceste occasion me furent inferees tant d’opprobres, injures & cruelz tourmens : que comme ne pouant souffrir telles precipitations, par plusieurs foys me mis en effort de me priver de vie par mes propres mains toutesfoys me intervenoient quelques empeschemens, parquoy ne pouvoys executer mon inique & miserable vouloir.

Et pource que mon mary voioyt qu’il ne me estoyt possible de me desister de ton amour : & que pource que ne pouvoys avoyr jouyssance me vouloys desesperer : pour obvyer aux inconveniens, il me feist absenter :

Mais las si deliberee estoye de t’exprimer l’extreme douleur que je souffroys de ma transmigration, tu doibs croyre que a ce faire ne suffiroit tout le cours de ma vie : car depuis que fuz partie de ta cité, je ne cessay de lachrymer & pleurer. Et quand je fuz conduicte en ce lieu ou tu me voys, je fuz baillee en garde a une dame, laquelle est seur de mon mary. Et par cela je comprins qu’il avoit de moy eu quelque compassion interieure, pour ne me vouloir faire longue espace de temps languir : car je congnoissois sa seur si perverse, que (selon mon ymagination) j’estimoye que moy estant regie & gouvernee par elle, que ma triste vie ne pourroit gueres de temps durer. Parquoy croyois estre de brief par mort delivree de mes infelicitez : Mais nonobstant j’ay esté frustree de mon desir mortel, Car combien que mon corps soit tant delicat & tendre, si n’a il peu dissouldre pour quelque acerbe douleur qu’il eust soubstenu : mais a esté en icelluy retenue la doulente ame agitee d’innumerables passions, car avec l’amaritude que j’avoye pour estre absente de toy, j’estoye continuellement affligee, & cruellement persecutee, tant en faictz que en parolles.

Et entre aultres choses qui furent cause de l’augmentation de mes tourmens : ce fut a l’occasion que ceste mauldicte creature insidiatrice de noz amours trouva moyen de merveilleusement me increper a l’occasion qu’il luy avoit esté exhibé ung livre de mes angoisses : lesquelles j’avoye redigees par escript, ayant ceste esperance, que par ce livre tu pourroys estre certain de mes tribulations : mais helas, je croys que entre les mains de toy, mon cordial amy, elles n’ont estees consignees : mais pour plus aggraver mes maulx, mon acerbe fortune a permis qu’il soit tumbé entre les mains de ma cruelle ennemie, laquelle par ce moien a eu evidente demonstrance de l’infallible amour que je te porte.

Et pourtant elle ne cesse de me injurier & improperer : & persuade a mon mary de croire que quelque esperit malin m’a instiguee a faire cest œuvre, & dict que tresutile chose seroit d’imposer fin a ma vie.

Helas si elle eust entendu quel plaisir c’est aux amans qui sont absens de leurs amours, de recepvoir la mort elle n’eust esté si prompte de me la vouloir appareiller : mais faulte d’intelligence, en me pensant contrister, elle me letifioit. Ains toutesfoys pour nulles instigations, elle n’eust puissance de faire condescendre mon mary a son vouloir. Et quand elle luy en tenoit propos pour se liberer de son inquietude, il luy disoit qu’il croyoit que j’estoye tant debile pour les peines & travaulx souffers que possible ne seroit que ma vie peust estre longue : Parquoy il n’estoit deliberé de vouloir anticiper mes si briefz jours.