Et quand elle ouyoit telle responce, par furieuse rage recommençoit a me exagiter, & a tousjours continuer depuis que suis ycy enfermee, sinon que depuis trois moys : mais la discontinuation procede pource qu’elle est occupee a travailler aultres personnages, contres lesquelz elle a conceu quelques injustes indignations. Et par ce moyen, pource que impossible luy seroit de nous persecuter tous ensemble (a cause de la distance des lieux) elle ne se trouve en ce chasteau que deux foys la sepmaine.

Et a l’heure elle faict recompense du temps qu’elle estime avoir perdu, car elle me faict double travail. Et pource qu’ilz sont deux jours passez qu’elle n’a assisté en ce lieu, je croys qu’elle viendra demain : mais puis que fortune m’a tant favorisee que elle a permis que j’eusse le delectable plaisir de ta veue, il est a croire, que elle est rassasiee de me persecuter. Parquoy l’apprehension future du mal que ceste perverse me pourra faire, ne me est tant triste qu’elle a esté au temps preterit : car la recordation de toy avec l’esperance de estre delivree de brief, me donneront force telle, que toutes molestations me seront faciles a tolerer.

Narration des adventures de l’une & de l’aultre partie des amans.
Chapitre. VI.

Ce pendant que je escoutoie telles parolles, je feuz commeu a tant grande compassion que pour l’anxieté du cueur, fut ma face arrousee de affluentes larmes qui de mes yeulx distilloyent. Et quand je peuz parler, je luy dictz, helas ma bonne maistresse, comme a il esté possible que ta delicate personne ayt peu soustenir tant de cruelz & insupportables tourmens, certes l’on te debveroit colloquer au Cathalogue des martyrs, & de toy faire solennelle commemoration : mais comment monsieur ton mary a il esté si cruel, veu que jamais en amours ne te fust impartie aultre delectation que le regard & le parler pour cela tu n’avois merité si griefve punition.

A ces motz Madame me respondist, tu ne te doibs esmerveiller de mon mary : car par l’instigation de plusieurs langues malignes, il estoit stimulé a me tourmenter : car tu doibs croyre que l’on luy a faict tant de rappors que tu detractoys de moy, que a ceste occasion il estoyt tant perplex & doubteux qu’il ne sçavoit par son jugement, lequel determiner : ou si me conserveroit en vie, ou si a icelle il imposeroyt fin : car soys certain que s’il fust advenu, ou s’il advenoyt que je parvinsse a ce cinquiesme & dernier degré d’amours & que la chose vint a la notice de mon mary, tu doys entendre qu’il ne vouldroit ensuyvre l’exemple du Grec : lequel par le Phrygien, de sa femme fut spolié : Et nonobstant son ravissement voluntaire, si ne receut elle aulcune punition. Mais depuis le dixiesme an a son mary feist retour : lequel benignement la recuillit & accepta.

Aussy Philippe de Macedoine les amours de sa femme patiemment supporta. Mais bien suis seure que de telle pitié envers moy ne seroyt usee, car de la plus cruelle & ignominieuse mort que l’on pourroyt excogiter, l’on me feroit exterminer & prendre fin. Considere donc en quel peril estoyt ma vie par le dangereulx mors des langues pestiferes : qui ont prononcé ce que je croys n’avoyr jamais esté par ta bouche proferé. Je pense bien que quelque foys par attediation ta patience estoit expugnee : Et pour ce ne pouvoys user de telle discretion, comme l’urgente necessité le requeroyt, & a cause de ce, je presuppose que tu peulx avoyr dict quelque legers propos, non pas telz que les faulx relateurs m’ont recité, lesquelz pour honnesteté je me deporte de referer. Et aussy pour ne causer anxietez en noz cueurs, veulx imposer fin a ce propos : Te suppliant que ne me veuille imputer a malignité de courage, pourtant si je te rememore tes petites faultes : lesquelles je t’ay dictes seullement pour te donner a congnoystre la peine que toy & moy avons souffers, pour ne sçavoir simuler & faindre le contraire de ce que ton cueur & le mien desiroient. Ces parolles dictes, a ce qui s’ensuyt je donnay commencement :

Ma Dame je voys apertement, que les faulx delateurs ont esté occasion de noz tourmens, Et si quelque foys par impatience, comme tu dictz, j’ay indiscretement poursuivy mon amoureuse entreprinse pour deux causes je doibs impetrer mercy : l’une si est, pour ce que amour excessif a ce faire me contraignoit : Et l’aultre pour les peinez & travaulx insupportables que a ton service j’ay soufferte.

Disant ces parolles, elle interrompit propos : Et en soubriant, me dist : Guenelic, tu as oublié a dire ce que plus a ta cause serviroit : c’est que telle est l’humaine virile condition que l’homme pour n’estre satisfaict promptement, & a son desir, il se fastidie & ennuye : Qui souvent est cause de les faire exceder les metes de raison. Et pour ce si de cela l’on prenoit punition, bien peu en demeureroyent impuniz. Apres telles parolles ouies je luy dictz, Ma dame combien que telles excuses (que pour moy tu cerches) soient en desprisant le sexe viril, si ne te veulx je de ce reprimer : car il me souffist puis que de ta bonne grace je ne suys spolié : si te supplie de ne plus parler de chose qui nous puisse aulcunement contrister. Et veuille mediter & penser les moyens plus convenables pour te jecter de ceste captivité : affin que joieusement je te puisse emmener. Incontinent apres avoir ce dict, ma dame commença avec sa doulce voix a telles parolles former.

Tresdoulx amy, peu souvent advient que le temps trop serain n’apporte tempeste : aussy les demesurees lyesses si elles ne sont temperees, se reduisent en amaritude : je voys par tes gestes & contenances que grand jubarité t’est irritee : & te semble chose facile de me pouvoir delivrer, & ceste ymagination te procede a cause de l’affectueulx desir que tu en as. Mais si tu es bien considerant, tu penseras que es choses ou les vies & honneurs concernent, l’on doibt bien cogiter & penser, & puis faire sentence & conclusion.