Et premier que je te declaire quelle est mon opinion : je te supplie que me veuille narrer quel a esté l’estat de ta vie, depuis que tu fuz adverti de mon absence.
Apres telles parolles, pour satisfaire a son desir, sans riens reserver luy exprimay toutes les calamitez & miseres soubstenues en mes penibles & fatigieux voyages dont elle eust telle compassion que par adventure ne fut si grande a Scipion envers Massinissa.
Car je veis ses beaulx yeulx vers, arrousés de petites larmes ressemblant a perles orientales : lesquelles glorieuses larmes furent conciliatrices & confort de toutes mes peines preterites. Et quand la mienne dame vit que j’avoys achevé mon propos, ainsi me dist :
Je congnoys assez, O unicque seigneur, confort & salut de ma vie, que pour cause de l’affection que tu me porte, que sans tranquilité ne repos, tousjours a esté ta vie : mais puis que fortune de ta presence m’a faict digne, en mettant fin a mes lamentations, t’exposeray le moyen (entre tous les aultres) bien pensé & excogité, qu’il me semble plus utile pour a noz intentions parvenir. Et pour te le divulguer, tu doibs entendre que si en ta faculté estoit de captiver la benevolence de celluy qui est commis pour la garde de ceste prochaine forestz, il me semble que nostre nef seroit joincte au seur & desiré port : car cestuy homme a grand privaulté & familiarité au portier de ce chasteau. Et a cause de leurs accoustumees conversations, il frequente souvent en ce lieu. Parquoy au moyen de sa congnoyssance tu pourras facilement avec luy entrer, & aussy ceulx de ta compaignie : mais il fault attendre l’opportunité. Et si est chose tresurgente que tu saiche bien premier que tu viengne, si la dame maldisante ne sera point en ce lieu : car comme je t’ay predict, je suis certaine que de brief elle viendra. Je t’ay declairé toute ma conception & ultime conclusion : reservé toutesfoys que si aultre estoyt ton opinion, a ta prudence je m’en rapporte. Quand j’eux le tout entendu telles parolles je luy dictz.
O ma doulce dame, moderatrice de tous mes travaulx, tes discretes melliflues & doulces parolles me prestoient une suavité qui me preserve de tout ennuy pour la nouvelle joyeuseté : si que a grand peine puis faire louenge condigne de ton utile conseil. Mais toy estant celle, en laquelle reside prudence & humanité, selon ta benignité accoustumee m’excuseras. Et pource que la deesse qui envers Orpheus fut tant piteuse, qu’elle consentit Eurydice restituer, desja commence sa corne musser, contraincte me sera le sequestrer. Mais combien que je me parte avec le corps, de l’ame je te laisse dame & maistresse. Et te supplye que ne te veuille contrister, si mon retour est plus tardif que toy & moy ne desirerions : & ne pense que la dilation soit par ma coulpe maligne : mais pour donner meilleur principe a noz choses, a ce que bonne fin s’en puisse ensuyvir.
Et lors doulcement respondant me dist : Guenelic grandement je loue ceste tienne consideration : & ne soys timide que ton absence me soit tant triste que ne la puisse patiemment tolerer : puis que je seray certaine, que elle ne sera sinon que pour attendre le temps opportun. Et pourtant va t’en en paix, en ayant souvenance de moy. Et a l’heure apres le doulx & amyable congé de elle, je me departiz.
Subtilz moyens de l’amoureux pour parvenir a la presence de sa dame.
Chapitre. VII.
Retourné a la maison ou je avoye laissé Quezinstra, le tout avecq luy communicquay, lequel ayant le tout distinctement entendu, me dict que l’invention par Helisenne excogitee luy sembloit assez subtile pour nostre entreprinse achever. Et je voyant que la chose ne luy sembloit difficile, je feux merveilleusement joyeulx : car plus content, ne en plus grand lyesse ne fut Cesar depuis la Pharsalicque bataille que je fuz. Et pour ce avec la recordation de Helisenne consommay quelque temps : puis apres quand je veiz l’opportunité, fainctement dissimulant je commençay a me enquerir & interroguer le gardeur de la forest en demandant a qui estoyt le chasteau de Cabasus, Et aussy quelles gens y faisoient residence. Et a l’heure me respondist que pour le present n’y avoit aultres gens que une dame : laquelle en grande extremité y estoyt detenue captive pour quelques occasions incongneues a tous les circonvoisins. Et lors Quezinstra & moy luy demandasmes se nul ne l’alloit visiter : A quoy il nous feist responce, que non, fors seullement la parente du seigneur, laquelle n’i assistoyt pour la consoler, mais au contraire, pour l’agiter, affliger & cruellement persecuter. A ces parolles luy dismes, que grand dommage estoit de l’infelicité de ceste dame, Et que si possible estoit de la pouvoir veoir, que pour ce faire a quelque peril ne pardonnerions. Et lors il nous respondist, que souventesfoys il y frequentoit par le moien de la grand familiarité qu’il avoit au portier, auquel totalement on se fioit. Et a l’heure tresinstamment luy suppliasmes qu’il nous voulut tant gratifier, que par son moien feussions dignes de la presence de ceste tant infortunee dame : A quoy en grand promptitude nous respondit, que le portier avoit expres commandement de ne permettre aulcune personne y entrer, Et pource que autant difficile seroit l’assister en cest chasteau, comme seroit d’entreprendre la restauration de toutes les piramides D’egypte, & de la royalle & populeuse Babylonne : & que de chose tant ardue entremettre il ne se vouldroit. A ces parolles fut ma grand joye convertie en trop grand anxieté, car ces motz ne me furent moins acerbes, que fut a Menelaus le recit du ravissement de sa femme, ce que voyant Quezinstra, me tira a part & me dist :
Ne vous esmerveillés pas trop, voyant cest homme qui n’est en riens favorable a voz desirs. Quelle obligation, quel contract d’amytié, quelle estroicte benevolence tient il avecq vous, qu’il doibve si facilement condescendre a voz plaisirs ? Si vous desirez sçavoir son ultime volunté : Il est necessaire de luy faire present de assez grand abondance de pecune. Et en ce faisant, je croys que sans grande contradiction se rendra a voustre vouloir obeyssant.