Nous lisons que la fille de Leda fut par ses damoyselles persuadee de se submettre au plaisir du Phrygien : combien que icelles damoyselles fussent estimees sy fidelles, qu’elles estoient comme gardiennes du corps de la royne deputees. Et mesmes de par le roy Menelaus, du quel elles estoient parentes. Mais elles furent prevenues de avarice : car riens n’est en ce monde, que par icelle ne soyt corrumpu. Et pourtant desistez vous de ceste precipiteuse sollicitude, en usant de mon conseil. Incontinent ces parolles ouyes, je vouluz bien sans aulcunement delayer, ceste deliberation accomplir, ce que je feiz. Et celle invention me fut tresutile : car cest homme de avarice prevenu, apres aulcune repulsion, au prendre se consentit : nous promettant de totallement satisfaire a nostre vouloir : & conclusmes que la nuict prochaine environ deux heures, devant la venue de la belle Aurora, nous transporterions au chasteau de Cabasus.
La nuict accompaignee de desir, ne me permist aulcunement reposer. Et quand l’heure de partir fut venue, au lieu desiré nous transportasmes. Et tout subit que le portier eut la voix de nostre conducteur entendu, assez promptement la porte ouvrit. Et comme esmerveillé de l’extemporanee venue, luy demanda la cause de si grand hastiveté : attendu que ceste heure estoit plus commode & disposee a repos que a aultre chose. Et ce pendant qu’il proferoit telz motz, dedans la porte nous entrasmes : ce que voyant le portier fut merveilleusement irrité. Parquoy a nostre conducteur demanda, dont luy procedoit ceste temeraire hardiesse, de avoir admené gens avec luy. Et pour quelle occasion il avoit faict. Las dist il, bien m’avez deceu & circonvenu, dont je m’esmerveille : car je avoys en vous totalle confidence : je voys apertement, que ceste chose sera cause de me ruyner & exterminer : car si la parente de monsieur en est advertie : il n’y aura excuse qui pour ma salvation soit utile. Et lors nous luy commençasmes a dire, mon amy, desistez vous de ceste timeur qui vous est intervenue, & condescendez a nostre vouloir : qui est tel, que premier que nous absentons de ce chasteau, nous delivrerons la dame de la captivité en quoy elle est detenue. Et pour ce, regardez de nous favoriser en cela. Et si ainsi le faictes, vostre service ne sera sans remuneration : Mais si aulcunement estiez a noz desirs contraire : & que feussiez cause de quelque esmotion, ou tumulte : bien vous pouvez pourveoir de vraye contrition & patience : car sans aulcune difficulté, premier que les gens surviennent, par mort violente vous feray finer. Quand le portier eut entendu mes parolles considerant que sa vie estoit en la puissance d’aultruy : sans ce qu’il fust en sa faculté de pouvoir resister a nostre conducteur demanda si de nostre estat il avoit aulcune notice. Et si nous estions des parens ou aliez de madame : auquel il respondit, que il estoit ignorant de cela. Et que nous estions gentilz hommes a luy estrangers : qui par subtiles ingeniositez & continuelles persuasions l’avions seduict, par donner a entendre que seulement desirions de veoir madame Helisenne : Et que par estre trop credule, il avoit esté deceu. Le tout distinctement entendu par le portier, voyant que force luy estoit de obtemperer a nostre vouloir, nous dist, que de nous favoriser en cela ne sçavoit quelque moyen, sinon que de force convenoit rompre l’huys de la tour. Et apres qu’il eut ce dict, se voulut absenter, disant, que pour le saulvement de sa vie, luy estoit necessaire de se rendre fugitif, sans jamais au pays faire retour. Et lors estantz timides que mal ne nous en advint, je luy prohibay le partir. Et luy dictz, que de ce lieu premier que nous ne partiroit. Et lors pour le contenter, luy feis present de assez grosse somme de deniers, dont il se tint merveilleusement content : puis apres sans plus tenir long propos, a l’huis de la tour feusmes conduictz : lequel fut incontinent par violence rompu. Et en entrant dedans la chambre, gratieusement saluasmes ma tresdoulce dame Helisenne, laquelle me dist ainsi.
Infortuné delivrement de Helisenne, & fin des amours de Guenelic.
Chapitre. VIII.
O Guenelic je ne puis conjecturer, quelle lyesse pourroit estre si grande, que elle peult celle que presentement je sens superer, ny encores approcher.
O dieux quelle influence celeste de telle beatitude m’a rendu digne.
O felice presence : qui m’est de si grand contentement, que le puis exprimer : car jamais Demetrius a Almya, Leander a Hero, Juppiter a Europa, ne Hercules a yolle, ne furent tant acceptables ny aggreables que tu es a moy. Et si je reputoye heureuse la veue que ces jours precedentz par le benefice de la fenestre me fut concedee, ceste icy excede trop en felicité : car j’estoye fort perplexe & doubteuse que ne peusse parvenir a ma future delivrance : mais a ceste heure par ta providence, je me voys totalement liberee de mon antique travail. Apres ceste amoureuse & doulce prononciation je luy ditz.
O ma dame unicque, soys certaine que si ma veue te donne plaisir, le assister en ta presence me est bien autant plaisant & delectable que jamais fut Andromeda a Perseus, l’egyptienne au triumphateur Cesar, & la belle nymphe Eperye a Esacus. Mais pource ma dame que trop lente departie nous pourroit nuyre, il convient executer noz deliberations, & nous preparer a nostre expedition. Tout subit que j’eux imposé fin a mon dire, ma dame se tourna vers une antique damoyselle : laquelle avec grande observance de fidelité l’avoit servie. Et a ceste occasion, ainsi luy dict, m’amie pour ne vouloir user d’ingratitude, je vous veulx retribuer des bons & aggreables services que m’avez faict : pour recompense desquelz, liberalement vous donne assez grosse somme de pecune : que trouverez en ce mien petit coffre, dont voyla la clef. Et en ce disant, luy presenta : dont la damoyselle grandemenent la remercia : puis luy dict, ma dame je suis grandement letifiee de veoir imposer fin a voz assiduelles anxietez, mais je suis timide que quand la chose sera parvenue a la notice de monsieur vostre mary & de sa parente, qu’il ne me facent souffrir quelques molestations. Car ilz pourront suspecter que je suis de voz secretz participante : vous sçavez que en leurs yres sont tant precipiteulx que tresfacilement envers leurs serviteurs sont cruelz. Et lors ma dame luy respondist, M’amie, vous pourrez certifier a monsieur mon mary & a sa parente, que mon amy Guenelic, pour lequel j’ay enduré si griefve peine, tant par subtile ingeniosité que par force, est entré en ce chasteau avec certaine deliberation de m’en jecter dehors : a quoy je n’ay faict aulcune resistence : car le seigneur amour qui sur moy a domination & seigneurie, me presse & stimule de le suivir. Et pour ce advertirez monsieur mon mary, que s’il a desir de femme qu’il s’en pourvoye : & de jamais me veoir, toute esperance luy soyt perdue : car je n’ay intention de jamais en sa presence assister.
Incontinent apres ces parolles, nous sequestrasmes du chasteau pour venir a la porte, ou noz chevaulx estoient tous prestz & appareillez : sur lesquelz montez, non lentement mais en grande & extreme diligence commenceasmes a cheminer. Mais ce pendant quelque infelice influxion du ciel permist que la dame maldisante fust de nostre affaire certioree : Et ceste infortune nous advint par ung meschant & malheureux garson, qui toutes les devises que nous avions tenues au chasteau avoit entendu : Et par ce moyen, sans que nous en prinssions garde, s’estoit de nous absenté pour a la cruelle dame en faire ample recit. Helas ce nous fust occasion de convertir nostre grand hylarité en trop grand amaritude : car comme nous cheminions dedans la forest & n’estions encores que a quatre mille de distance du chasteau de Cabasus, il nous sembla ouir ung merveilleux bruict de chevaulx. Et a ceste occasion ma dame fut fort timide : car la pensee son mal prevoyant recogitoit & pensoit toutes les choses qui la pouvoient offenser. Et pour ceste cause me dist, Guenelic, je ne puis conjecturer dont me procede l’anxieté douloureuse qui au cueur m’est survenue, je suis en une extreme perplexité, doubtant que se ne soit quelque presage de mal futur, car le bruict que nous avons ouy, me mect en doubte, Et a l’heure moy qui moins angustié & adoloré n’estoye la commençay a reconforter, quand de plus en plus augmentoit le bruict. Et tost apres apperceusmes la grand multitude de gens qui tous d’une voix unanime se escrioyent, O ravisseurs & non point chevaliers, rendez nous la dame que vous avez seduycte, ou aultrement par force serez contrainctz. Par ces parolles fut la mienne Dame de si cruel travail affligee, qu’il n’estoit possible de plus. Et pour ce avecq une voix fort oppressee, ainsi me dist.
Helas tresdoulx amy, je voys apertement, que en ce jour que nous estimions tant felice pensant qu’il feust principe de nostre perpetuelle beatitude, nous sera tresmalheureulx : car ce nous est chose manifeste, que par mort acerbe, furieuse & execrable immaturement finerons noz jeunes jours. Quand j’entendis ces piteuses & lamentables parolles (combien que ma douleur interieure fut grande) je dissimulay en face le tourment que le triste cueur sentoit. Et pour la consoler, luy disoye qu’elle feust ferme & de bon couraige : car je avoye bonne esperance que quelque vertu divine, de peril mortel nous preserveroyt, & en ce disant, contemploye sa face qui tant estoit pasle & descoulouree, que plus morte que vive ressembloit. Quoy voyant Quezinstra & moy, feusmes de advis de la descendre & poser soubz ung arbre, craignant que par debilitation son travaillé corps peust tumber. Mais pas plus tost ne l’euz descendue & que feusmes remontez, que nous feusmes assailliz de toutes partz. Et lors mettant les mains aux espees commenceasmes a nous deffendre virilement : Et de telle sorte, que du principe chascun de nous abbatit le sien qui depuis n’eurent puissance de eulx relever : mais eulx confiant de ce qu’ilz estoient gros nombre, par grande superbité mettoient peine de nous grever, tellement que Quezinstra & moy feusmes ung petit blessez : mais noz vulnerations ne furent cause sinon que de plus en plus nous eschauffer. Et pour les enormes coups que continuellement recepvoient noz ennemys : le nombre commença si fort a diminuer, qu’il n’y eust nulz d’eulx qui ne feust merveilleusement timides : Parquoy ne feirent plus gueres de resistence. Et apres qu’ilz eurent long temps souffers, se rendirent fugitifz. Et en leur absentantz tous ensemblement donnoient maledictions a la dame maldisante, pour ce qu’elle les avoit stimulez de nous invader.