Apres les avoir vigoureusement poursuyvis, nous retirasmes : rendant graces & louenge a la souveraine divinité : qui tant nous avoit esté favorable, dont estions merveilleusement letifiez : & nous estoit advis qu’il ne restoit plus que de consoler madame Helisenne, & puis joyeusement nous mettre au chemin. Parquoy je commençoye a louer & extoller fortune, estimant que elle eust pacifié avec nous : mais manifestement nous demonstra, que d’executer son yre envers nous n’estoit encore rassasiee : car comme nous penssions assister en la presence de ma dame, ne fut en nostre pouoyr : pource que en poursuyvant noz adversaires, nous estions grandement eslongnés du lieu, auquel nous l’avions laissee : Et pour ce commençasmes a investiguer & cercher. Et avec ce je jectoye vociferations treshaultes, en invocquant le nom de ma dame : mais nul sinon Echo ne nous respondit. Toutesfoys apres l’avoir long temps cerchee retrouvasmes le lieu desiré : mais helas je veiz ma dame en telle extremité, que je n’eux occasion sinon de me douloir & contrister.

Repentence de Helisenne & de son trespas.
Chapitre. VIII.

Apollo l’extreme partie de Pisces abandonnoit : Et avec la main dextre le chef de Aries tenoit, quand devant madame nous presentasmes. Et si tost que ma doulce dame me eust apperceu, elle demonstra par ses gestes exterieures, que ma veue luy estoit plus aggreable qu’il ne seroit possible d’exprimer : & comme je me feuz posé aupres d’elle en donnant plusieurs baisers a sa descoulouree face, Et lors avec voix debile ainsi me dist.

O mon unicque refuge consolatif.

O lumiere de mes yeulx.

O creature que tant a la mort que la vie oultre l’humain croyre j’ayme.

Bien puis dire que avec la delectation que j’ay de te voir, nulle espece de mort ne me peult espouventer.

O mon doulx amy, en briefve espace, certaine evidence auras, combien griefve & remplye d’amaritude ton absence m’a esté : car parce que je n’esperoye de jamais te veoir, j’ay esté par angoisseuse douleur tant affligee & travaillee, qu’il n’est en ma faculté de pouoir exhiber. Et avec ce, ay esté tant agitee de l’ivernalle froidure, que icelle peine corporelle congregee avec les passyons de l’ame m’ont tant persecutee que je sens de moy approcher les troys seurs lesquelles immaturement le fil vital me copperont.

Quand elle eut ce dit, elle se teut. Et a l’heure estant destitué de tout espoyr & ce qui assez me desplaisoit, estoit que pres de la aulcun lieu habitable ne se retrouvoyt. Parquoy avec continuelz sanglotz & souspirs qui en grand multitude de mon dolent estomach sortoient, ainsi commençay a dire : ma dame chere, je ne puys trouver parolles par lesquelles je te puisse exprimer l’extreme douleur que pour la tienne je souffre : car tu doibz croyre que te veoir ainsi infirme & languissante m’est une peyne incredible. Et si t’asseure que les parolles par toy proferees, me sont sagettes qui me vulnerent le cueur : Parquoy je suis certain que ta mort sera occasion de la myenne, Car ma vie seulement par la tyenne vit. Las madame estymeroys tu que l’incomprehensible amytié que je te porte me peult souffrir vivre, en te voyant mourir ? certes si tu le croyois, grandement de la verité tu seroys alienee. Helas ma vie est du tout hors d’esperance, combien que quand je feis retour vers toy, ayant obtenu victoire de noz ennemys, une grand hylarité m’accompaignoyt. Et ignorant l’infortune & male adventure, je pensoye que pour le futur ma vie seroit doulce & tranquille : mais ces consolatifz pensemens, en petite espace se sont convertiz en trop acerbes & durissimes cogitations. O dolente & anxieuse mutation : O temps cruel : O jour plein de misere : O mauldicte fortune, cruelle furieuse, detestable, excecrable & abominable : a quelle occasion me veulx tu exterminer ? N’avois je pas assez pené & travaillé ? Et si ton yre n’est encores ressassiee, pourquoy ne l’execute tu en aultre sorte sans me vouloir priver de celle, laquelle avec tant de fatigues je pensoye avoir acquis, O aveuglee, depiteuse & ennuyeuse, regarde a quelle extremité & calamité ton ingratitude m’a conduict. Certes je n’ay chose qui me puisse conforter sinon que j’espere que ce que le corps ne pourra, a l’ame ne sera impossible : Car par le moyen de ma mort continuellement, toy ma dame, elle accompaignera. Tout subit que j’eux imposé fin a mon parler, (combien qu’elle feust debile & pres de sa fin) ces parolles respondit :