O Mon doulx seigneur, de ce que tu dictz que la douleur mienne te cause une extreme tristesse, assez je te croys : mais plusieurs raisons te doibvent induire a la supporter. Et entre aultres, tu doibz estre recordz, que moy ne les aultres ne sommes engendrez pour estre immortelz : car il est manifeste, que toutes choses qui naturellement commencent, naturellement finissent : car estant nostre matiere originee de quatre qualitez contraires, ne peult estre pardurable : comme cree de matiere & forme, ainsi que le philosophe en sa physicque nous enseigne. Et pourtant en consideration de ce, je te supplye, que voyant ma mort, ne te vueille trop angustier : mais considere que l’homme prudent & saige, ne se doibt par lyesse exalter, ne par anxieté desprimer. Et si l’absence & privation de moy te moleste, de tant plus te doibs consoler de me veoir liberee des calamitez : qui en ce mortel monde journellement nous surviennent : aussi tu doibs penser a l’expectation de la vraye immortalité de l’ame.

O glorieuse mort : par laquelle nous vivons, a toy est redevable toute l’humaine condition : car de corruptible la fais eternelle. Et pour ce se doibt nommer faulse & inicque l’opinion de celluy commun peuple rural, & vulgaire : estimant que mourir & terminer ses jours en aage anticque, soit plus felice que de mourir en florisante jeunesse.

O combien par cela ilz se demonstrent ignares & de petit entendement, puis que es choses transitoires ilz s’arrestent & ne se conforment aux opinions de tous sçavans esperitz, lesquelz aulcunement la mort ne craignent : comme il appert par les parolles de sainct Paul : lequel en cryant, disoit, je desire la mort pour estre avec la vie, a laquelle par ton moyen, on parvient.

Le philosophe Socrates ayant foy indubitable de l’immortalité de l’ame, avec consolation beut le venin.

Le saige Caton voluntairement n’eut mort soufferte, si d’icelle eust eu doubte.

Si bien tu considere ce que je te recorde, facilement tu mitigueras ton acerbe douleur : laquelle trop plus me griefve, que l’apprehension de la mort. Et pourtant si tu ne as compassion de toy, je te prie, aye la de moy : qui tes peines & les myennes souffre. Mais si j’estimoye que apres ma transmigration tu te peusse associer de ceste belle vertu de patience, sans sentir grand peine, je endureroys la mort : de laquelle le divin Platon escript estre de tous maulx le plus petit. Dictes ces parolles en dressant sa veue aux cieulx, donna principe a la pronontiation de telz motz.

O Eternel & souverain dieu, qui voys noz cueurs & congnois noz pechez, je te supplye que par ta misericorde vueille tourner en oblivion mes continuelles iniquitez : par lesquelles je congnois avoir envers toy commis offense tresgriefve : car je ay tousjours perseveré en maulvaises cogitations, suyvant ma sensualité : laquelle m’a conduict, ou raison, conscience & honnesteté repugnoient. Mais toutesfoys j’espere tant en ta divine clemence & infinye bonté, que mon oraison ne sera enervee, mais te sera acceptable : Car jamais tu ne refuse pardon a tes creatures, puis que de cueur devot ilz te requierent : car comme tu as faict exprimer par Ezechiel ton prophete en ces parolles. Toutes les foys que le pecheur se retournera a Dieu par vraye penitence, tous pechez que il pourroit avoir commis ne luy seront imputez, ny ne l’empescheront d’avoir la vie eternelle. Et a ceste occasion, combien que le retour soit tardif, si debvons nous avoir foy indubitable, que nous impetrerons mercy. Car comme dict sainct Cyprien, Au poinct que l’ame est pres de sortir du corps, la clemence & begninité de toy, mon Dieu tresmisericordieux, ne la rejecte poinct de vraye penitence qui ne peult estre trop tardifve, mes que elle soit vraye, Ne aussi le peché n’est pour lors irremissible, s’il desplaist a la volunté. Et par quelconque necessité ou parvienne a vraye penitence, l’on obtient facilement pardon de son peché : ce que n’empeche le cryme & enormité d’icelluy : ne la briefveté du temps qu’on a a vivre, ou l’extremité de l’heure, ou la dissolution de la vie & conversation precedente, pourveu que l’on convienne en contrition & desplaisance la volupté & plaisir precedent : car la charité de toy, mon Dieu est ainsi, que une mere : qui a son sein estendu pour recepvoir benignement ceulx qui voluntairement se retornent a elle.

Et pour ce dict sainct Paul, Ou le peché a esté plus grand, la grace de dieu s’est plus estendue.

Le prophete aussi exhortant les pecheurs a soy retourner par vraye contrition & penitence : leur dist en ceste maniere : retournez par condigne penitence au createur : car il est tresbegnin, & misericordieux, & par trop plus prompt a pardonner que l’on n’est a le requerir.

Et a ceste occasion je me confie tant de ta grace, sublime dieu, que je croys que toy voyant comment je manifeste mon grand peché, je accuse ma vituperation & turpitude, & deteste mes vices : lesquelz par ton immense prudence & incomprehensible bonté, tu couvreras & exaulceras mon ultime supplication, en collocant mon ame avec les esleux ou elle se pourra consoler & letifier.