Apres qu’elle eut ainsi humblement exoré la supernelle bonté, elle jecta son piteulx regard sur moy : & comme elle eut apperceu par mes gestes exterieures que je souffroye une douleur indicible & non equiparable : qui me contraignoit a desrompe mes beaulx cheveulx, Et a donner des tresviolentz & enormes coups contre ma blanche poytrine : Et a l’heure elle commença a telles parolles proferer :
O Guenelic, pource que tu continue tes lachrimes, pleurs & gemissemens, tu me frustre du tout de l’esperance que j’avoie en ta science : laquelle j’estimoye estre suffisante pour refrener ton courroux, & mitiguer tes passions : qui sont tant excessives, que tu ne fais aulcune demonstrance de ta vertu. Toutesfoys l’heure est venue que tu la doibs monstrer & approuver, couvrant la douleur de ma mort, & si tu te veulx efforcer, bien le pourras faire : car il n’est si grand travail, que par prudence ne soit moderé : ne sy acerbe douleur, que patience ne desrompe. Parquoy, je te supplie d’imposer fin a ton grand deconfort : & te console, en pensant que la clemence divine a esté de nous piteuse, puis qu’elle n’a voulu permettre, que le peché d’adultere, eust esté par nous commis : qui eust esté cause de me faire finer par mort plus infelice, que celle que de brief je voys souffrir : laquelle sans timeur recepvray, Car j’espere que mon ame sera collocquee au lieu, ou elle trouvera son semblable, a la semblance duquel elle fut premierement cree. Et pourtant ne me veuille tant offenser comme d’estre envieulx de ma beatitude : & si jusques a present d’une amour sensuel tu m’as aymee, desirant l’accomplissement de tes inutiles desirs, a ceste heure de telles vaynes pensees il te fault desister. Et d’autant que tu as aymé le corps, sois doresnavant amateur de l’ame par charitable dilection. Et donne telle correction a ta vie, que le venin de la concupiscence ne te prive de la possession de ceste divine heritaige qui nous est promise. Et pour ce je prie nostre fabricateur, que toy & moy consolez nous y conduyse.
Regretz de L’amy, de la mort de sa Dame.
Chapitre. IX.
Incontinent ces propos finis, pour le travail qui par trop la crucioyt, apertement en contemplant sa face l’on congnoyssoit son extreme fin venir : car ses beaulx yeulx se commençoyent desja a ternir & obscurcir, a l’occasion des tenebres de la mort, dont elle estoit prochaine. Et je voyant que nul remede n’y avoit, souffroys si acerbe douleur, que non moins pasle qu’elle n’estoye. Et quand je vouloys aulcune parolle proferer, la faculté ne me estoit concedee, a cause de l’interruption de mille souspirs accompaignez d’infinies larmes qui totallement me denioyent le prononcer.
Quoy voyant Quezinstra combien que son cueur fut fort oppressé pour la compassion qu’il avoit de nous, si se efforçoit il de me consoler. Et ce pendant je veis ma dame qui de rechief me commença a regarder : & ouvrit la bouche pensant dire aulcuns motz : Mais pour les douleurs mortelles qui l’aggressoyent, la langue & tous les membres furent de leurs puissances destituez. Et lors en se estendant entre mes bras, comme morte demeura. Et a l’heure fut mon douloureux cueur agité d’une si extreme destresse, que fuz long temps sans mouvoir ne respirer. Et puis quand je peuz parler, avec voix cassee & interrompue commençay a dire.
O acerbe mort, cruelle, furieuse & de toute execration digne : pourquoy si immaturement es tu en ce corps entree ? helas tu m’as desherité de celle en laquelle j’estimoie consister mon eternel contentement. Mais je voys bien que les cueurs mortelz sont de plusieurs erreurs nourris : car cela que j’estimoye appartenir a soulas, est converty en pourriture. O caducque & faulse humaine esperance. O fragile condition : nostre voix : combien les choses mondaines sont transitoyres. Certes chose n’y a en ceste region terrestre, sur laquelle on se puisse fonder. Helas bien me avoyt adverty ceste saincte & bonne personne, qui tant de remonstrance me feist, que en quelque extreme peril je succumberoye. Bien voyz qu’il le sçavoit, pour avoir congnoissance de l’infelice planete qui esclaira a ma nativité, qui me propina influence tresmalheureuse, a laquelle je n’ay sceu obvier. O que mauldicte & detestable fut l’heure que je naquis. O que bien desireroye n’avoir jamais esté au monde produyct.
O que j’eusse esté heureulx, si du principe de ma triste & anxieuse naisçance, de la terre nue, m’eust esté faict lict : ou bien que je n’eusse eu plus lonque vie que les hommes qui nasquirent des dentz par Cadmus semez. Helas si ainsi me feust advenu, je n’eusse esté agité de tant d’angoysses, infelicitez, lachrimes, pleurs, souspirs, douleurs, tourmens, & desespoyrs : lesquelz maulx tous ensemblement a mon doulent cueur font residence. Et jamais je n’en seray liberé, sinon par le moyen de la mort, que tant j’ay increpee & desprisee. Mais si briefvement elle faisoit l’ame de mon triste corps separer, elle repareroit en partie l’offense que elle m’a faict. Et pour ce je luy prie qu’elle ne me veuille espargner, puis que de l’aller je suis prompt & appareillé. Et quand je auray passé a l’aultre rive en contemplant la doulce veue rassasieray ma voulunté. Ainsi parlant & formant telles plainctes & exclamations, pour le cruel travail, la voix dedans la bouche se arresta, Et a l’heure Quezinstra ainsi me dist :
Guenelic grandement je m’esmerveille des continuelz murmures que vous faictes a l’occasion de la mort de ceste dame, Ne avez vous craincte de offenser Dieu qui telle loy a nature a donné ? Ignorez vous ce qui est escript : c’est qu’il n’y a sapience, ne conseil, force, ny aultre chose qui puisse valoyr contre le vouloir du sublime & puissant Dieu au vouloir duquel vous debvés condescendre, en donnant evidente demonstrance de vostre discretion : & ne detestez & blasmez la mort, puis que elle est liberatrice de tous noz travaulx. Et a ce propos, le Psalmiste l’appelle & la requiert, que elle vienne diligemment : affin que elle mette fin a ses gemissemens & lachrimes. Et aussi sainct Paul ad Philip. 1. L’estime la porte, par laquelle nous sommes liberez de prison. Or considerez doncques quelle chose est plus juste, plus saincte & de plus grande louenge digne : par son moyen nous parvenons a la fruition de la vie bien heureuse : & sommes ressoulz a l’altitude des choses divines, lesquelles pour la profondité a l’humain entendement sont incomprehensibles : comme manifestement nous enseigne le glorieulx sainct Paul. 2. Cor. 12. & Act. 9. qui gousta de ceste melliflue doulceur quand il feust trois jours ravy jusques au tiers ciel : Et quand il fut retourné, il dist (1. Cor. 2.) que jamais l’œil d’homme mortel ne pourroit veoir, ny les aureilles entendre, ny la conception comprendre ce que Dieu a promis & preparé a ses amys. O combien doncques doibt estre aspirant le desir de parvenir a ceste glorieuse felicité. Certes pour ceste cause ne debvons plorer ne lamenter pour ceulx que nous voyons mourir avec une ferme foy : laquelle donne espoir qui engendre charité parfaicte : & comme il est escript en sainct Jehan. Joan. 4. Charité est Dieu : & pourtant si elle est en nous, Dieu aussy nous avons. O tresgrand don de foy dont telle beatitude vient, que de l’exprimer ne est en nostre faculté : toutesfoys pour ne estre negligent de vous consoler, bien vous ay voulu rememorer les sainctes escriptures : estimant par cela, a vostre douleur remedier : car si vous estes prudent, vous mediterez & penserez souvent avec quelle foy & vraye contrition, madame Helisenne a l’esperit a Dieu, & le corps au monde restitué. Et en ceste consideration, je ne fais aulcune doubte que a vostre mal ne trouvez quelque refrigeration medicamente vous persuadant pour vray : que elle est colloquee en la glorieuse societé. Et pour ceste occasion debvez imposer fin a voz douloureuses complainctes. Et aussy vous supplie de vous voulloir desister de ceste damnable & faulse opinion, de dire, que par le moyen des planetes, nous sommes contrains : car cela est ung merveilleux erreur. Aulcuns hereticques appellés Priscialinistes dyent que tout homme nayst soubz la constellation des estoylles, & est regy & gouverné par leurs influences, lesquelles ilz appellent Fatum en latin : c’est a dire destinee en françoys. Dient en oultre que selon l’ordonnance des influences d’icelles estoylles, l’homme est contrainct a faire bien ou mal, desquelz hereticques l’erreur est condamnee & evidemment improuvee par plusieurs raisons de sainct Augustin au premier chapitre du cinquiesme de la cité de Dieu : Et est aussi condamnee ceste heresie par Chrisostome, qui dict, qu’elle faict troys manieres de blasphemes contre Dieu.
La premiere est, qu’il s’ensuivroit que Dieu est & a esté maulvais en creant les estoylles. Parquoy sur l’evangile de sainct Mathieu est dict en ceste maniere, se aulcun par le moyen des estoylles est faict homicide, ou adultere, grande iniquité & injustice debvroit estre pour ce atribuee aux estoylles : mais encores plus a celluy qui les a creés. Car puis que Dieu est congnoissant & non poinct ignorant des choses futures, & qu’il congnoissoit que telle iniquité debvoit proceder d’icelles, si ne les avoit voulu amender, il ne seroit pas bon, si l’avoit voulu & il n’avoit peu : il seroit impotent, & non point tout puyssant.