Apres ces choses ainsi faictes, ayant Mercure faict office, de la se voulut sequestrer : Quoy voyant, non sans pleurer & lachrimer prins congé des deux bienheurees ames, Et lors j’entendis Guenelic qui tresinstamment me supplya, vouloir tout ce que veu avoye, en perpetuelle memoire retenir : affin qu’il fust en ma faculté de le pouoir au monde manifester : ce que je luy promis de faire. Et a l’heure sans plus delayer Mercure me voulut conduyre au lieu auquel m’avoit pris : auquel en petit d’espace parvinsmes, Et lors Mercure feist separer la nuee auraine, puis trouvasmes l’invention de donner honorable sepulture aux deux nobles corps. Et affin qu’il feust des deux vrays amantz perpetuelle memoire, sur leurs tumbes fut redigé par escript l’acerbe & cruel traictement qu’ilz avoient au service d’amours trouvé. Et comment a la fin, passion esgalle a mort immaturee les avoit conduictz. Apres toutes ces choses faictes, je ne me peuz contenir de recommancer mes pleurs & gemissemens, en detestant ceste triste & ennuyeuse adventure. Et croys que j’eusse donné triste fin a ma vie, dont la trop longue duree m’estoit desja desplaisante, n’eust esté Mercure qui par sa doulce eloquence de ce propos mortifere me destourna. Et lors aulcunement consolé, commençay a considerer la mutabilité de fortune, disant en moy mesmez, que de castigation est digne celluy qui es choses transitoires, sa pensee forme & arreste : Car tous ses mortelz plaisirs si de vertuz ne sont gouvernez, ne sont seullement inutiles, mais tresdommageables a l’ame. Parquoy me sembla que tres felices sont ceulx lesquelz ce pendant qu’ilz ont en terre la puissance & gouvernement de leur liberal arbitre de mettre tout leur esperance en la chose ferme & stable : & tellement instituer leurs vies, que l’apprehension de la mort ne donne craincte : & pource que qui de peché se garde, de ceste timeur s’eslongne, je vins a considerer que la vie solitaire est plus apte a la fruition de la vie bienheuree, que la continuelle conversation avec le monde, je deliberay a icelle me reduyre. Et pour l’affection que j’en avoye, je trouvay moyen de faire donner principe a l’edifice d’ung petit temple qui fut construit au lyeu mesmes auquel les corps de Guenelic & Helisenne estoient ensepulturez. Et aussi feiz commencer ung petit habitacle a l’intention de faire en ce lieu ma perpetuelle residence. Mais pour n’estre prolixe, en ce propos y imposeray fin : car je vous veulx narrer ce qu’il advint du petit livre que Mercure avoit trouvé, lequel depuys m’en a faict le recit.
Conclusion pour perpetuer la presente histoire.
Chapitre. XII.
Apres que Mercure se fut separé de moy, il print son vol vers le ciel, & ne tarda guerres qu’il ne parvint au consistoire celeste, ou il fut de tous les Dieux & Deesses gratieusement receu. Et trouva qu’ilz estoient congregez a ung bancquet solennel qui se faisoit en la maison de Vulcan, la assistoit le Troyen Ganimedes qui servoit Juppiter en luy donnant a boire de son nectar. Et puis apres servoit gratieusement les troys sublimes deessez, Juno, Pallas & Venus, lesquelles ensemble de plusieurs joyeulx & divers propos se devisoient. Merveilleusement sumptueulx fut le service : lequel achevé, donnerent principe a plusieurs solatieulx esbatemens : mais le dieu Mars voyant Venus assise, aupres d’elle se alla poser, dont Vulcan eut bien mal a la teste : mais pour n’y pouoir contrevenir, patience luy estoit bonne. Et pour passer sa fantasie, tout pensif se pourmenoit : dont les aultres dieux se rirent, en regardant sa difformité, car ledict Vulcan estoit boyteulx, pource que aultresfoys avoyt esté precipité & jecté du ciel en terre. Tost apres survint Apollo, lequel commença toucher une harpe d’or, aornee de plusieurs pierreries. Et avec luy estoient les neuf muses, lesquelles chanterent fort melodieusement. Ce que voyant Mercure, se delecta quelque espace, escoutant leurs armonyes, puys apres en s’approchant de la deesse Pallas, luy dist ainsi.
O Deesse procree du cerveau de L’altitonant Jupiter, pource que certain suys que vous vous delectez souverainement aux lectures, je vous veulx faire present d’ung petit livre, lequel j’ay trouvé la bas en ceste region terrestre. Et a l’occasion que j’ay congneu que bien estoit digne d’estre distinctement entendu, je l’ay conservé, esperant que en voz pudicques mains lieu d’acceptation recouvrera : & en ce disant, il le tira de sa manche pour luy consigner. Et lors la deesse en le remercyant, benignement le receut. Puys incontinent a lecture donna principe : mais ainsi comme a tel exercice se occupoit, d’elle se approcha Venus, laquelle estant fort curieuse de voir choses nouvelles, voulut estre a la lecture participante, Et quand elle eut entendu & apperceu qu’il faisoit mention D’amours, En se tournant vers Mercure ainsi luy dist.
O Mercure je voys apertement que bien peu me favorisez, puis que pour gratifier a Pallas, vous m’avez frustree de ce livre qui de soy mesmes doibt estre dedié a ma divinité, veu que congnoissez qu’il traicte de choses amoureuses & venerienes. Et pourtant si Pallas ne me le delivre, bien la puis improperer, luy disant qu’elle usurpe ce qui ne luy appartient.
Ces parolles prononcees, la vierge Pallas profera telz motz, venus grandement je m’esmerveille de voz propos qui sont tant superbes, Et semble que vostre audacieulx parler aura puissance de me tollir ce que par evidente demonstrance appert estre mien : car si bien le regardez, vous trouverez qu’il traicte des choses belliqueuses : lesquelles soubz moy se doibvent conduyre. Et pour ce deportez vous de plus me increper : car je vous certifie que voz parolles ne me rendront flexible a vostre vouloir : mais au contraire, seront vaines & inutiles.
Quand Venus vit que Pallas eut achevé son dire, il luy sembla qu’il n’estoit temps de silence garder. Et pour ce, assez promptement telles parolles luy dist. Pallas apres que le tout sera bien consideré, il est assez manifeste, que toutes voz allegations seront de nulle valeur. Car pourtant si vous avez quelque domination sur les entreprises des guerres, si n’estes vous a preferer a mon amy Mars : soubz la puissance duquel, les entreprises bellicqueuses se conduisent. Et pour ce, quand adviendroyt que j’en seroys frustree si ne le debvez vous retenir : car si par jugement il en est discretement determiné, vous le presenterez a celluy auquel par droicte raison trop mieulx que a vous doybt appartenir.
Grandes altercations entre Pallas & Venus passerent, Et assez plus grandes, que l’on ne pourroit exprimer : mais apres que Juppiter eust intelligence de leur contention, il ne voulut permettre le persister en tel debat : mais comme celluy qui est juge droycturier & souverain, voulut estre amyable compositeur d’entre elles. A quoy d’ung vouloyr unanime, les Deesses donnerent consentement & consinerent la chose contentieuse entre ses mains : mais ce pendant qu’il s’estudioyt pour en congnoystre & discuter, Mercure luy dist, que pour quelque affaire qu’il avoyt, estoyt chose tresurgente que promptement au monde s’en retournast. Et lors luy commença a narrer l’occasion : qui a ce faire le stimuloyt. Et a l’heure luy dist Juppiter, qu’il vouloyt qu’il print la copie de ce livre. Et que diligemment le feist imprimer, affin de manifester au monde les peines, travaulx, & angoysses douloureuses, qui procedent a l’occasion d’amours. A ces parolles se rendit obeyssant Mercure, Et fut content de ceste charge accepter : mais premier que au partir donnast principe, demanda en quel lieu il voulloyt que l’impression se feist. A quoy Juppiter feist response : que pour ce faire n’y avoyt lieu plus convenable que la tresinclyte & populeuse cité de Paris. Et lors dist Pallas. O que ceste noble cité est de moy aymee, comme celle ou assiduellement je suys servie : car la se retrouve infinie multitude de gens merveilleusement studieux. Et pour ce peult on bien ceste noble cité nommer une vraye scaturie & source de sapience & science. Et pourtant, Mercure, puis que vostre chemin en ce lieu se dresse, je vous supplye de vous enquerir aux nobles Orateurs, poetes & hystoriographes, s’il n’y a rien de nouvellement composé.
Quand Pallas eust ces dernieres parolles dictes, Venus dict ce qui s’ensuyt, certes Pallas, ceste cité que vous avez tant louee & extollee, auquel continuellement je suis veneree & adoree. Et semblablement mon filz Cupido, lequel soubz son empire rege & gouverne la plus grand partie des habitans. Et pour ce Mercure, je vous prie que ne vueillez oublier de faire mes recommandations a ceulx que vous congnoistrez estres noz plus feaulx serviteurs : si direz a ceulz qui aulcunesfoys par longue servitude se fastidient & ennuyent : & se veulent d’amour sequestrer, qu’ilz ne doibvent derelinquer leurs poursuytes : car finablement amour donne victoire a ses fideles servans. Quand Mercure eut bien escouté la proposition de Venus, il luy dist, je vous asseure Venus, que ne suys deliberé de faire voz amoureulx messages : car de ce que dictes, que remunerez si bien voz servans qui en vostre servitude si bien perseverent, il me semble que vous estes digne de grande reprehension : car comme l’evidence le demonstre, mal avez guerdonné Guenelic & Helisenne : lesquelz pour continuer en vostre service pour premiation n’ont acquis aultre chose que la mort. En disant ces parolles Mercure se departit, & laissa les deesses encores en leurs dissensions, attendentes la sentence diffinitive de leur juge, & ne scez ce qu’il en advint depuys : mais quand Mercure eut assez volé parmy la region azuree, il parvint au lieu auquel il m’avoit laissé, Et trouva que j’estoye grandement occupé a faire achever les edifices encommencez : toutesfoys incontinent qu’il fut survenu, & qu’il m’eut recité toutes les choses predictes, je feuz content pour deux raisons de prendre la charge de faire imprimer le livre : l’une pour satisfaire au vouloir de Guenelic qui tant instamment m’en avoit requis, Et pour ce congnoissant que c’est chose perilleuse d’encourir l’indignation des ames, je ne luy vouluz faillir de promesse : car le divin Platon nous admonneste ne vouloir offenser le peuple : affin que les ames de leurs parens ne preingnent indignation contre nous. Nous lisons que les ames des Marians troublerent & travaillerent Scila. Et si a trajedie l’on adjouste foy, les umbres & esperitz commeurent le furieux Horeste. Polidore occis, de la domesticque charité admonesta le cruel & avaritieux rivage estre a fouir. Achilles par instante priere requist, que la vierge Polixene sur son sepulcre par vengence fut immolee.