Et lors que je feuz saisie, incontinent je commençay a trembler a cause de la triste apprehension de la mort, & en pensant marcher, je tumboys & sentoys en moy ung grand debat entre ma douloureuse ame & mes paoureux esperitz de vie, mais la cruelle Megera me persuadoit de suyvre le propos mortel, me faisant rememorer que moy vivante ne pourrois plus veoir mon amy, parce que mes amours estoient trop publiees & vulgarisees, mais apres ma mort mon ame le pourra frequentement visiter, parquoy la mort me seroit felice & heureuse. Et doncques (pour la future esperance de la veue du mien amy) chassa de moy la froide paour, parquoy je feuz enflambee de plus ardens desirs a la mort. Et combien que ma face fust paincte de palle couleur, je commençay a reprendre mes forces, & sans plus vouloir differer, me levay par grand fureur & impetuosité voulant sortir de la chambre, ce que mon mary ne voulut permettre, pensant en son imagination, en considerant les contenances que la grand fureur dont j’estoys oppressee me contraignoit d’aller, affin de trouver mon amy, mais quand je veiz que ne pouoye sortir, je me retiray en une garde robe, & ainsi que je vouloye transpercer ce cueur amoureux avecq le glaive, je croy que par permission divine je fuz preservee & gardee. Car la jeune damoyselle qui estoit en la chambre survint, laquelle voyant chose si horrible & espouentable, ne se peult contenir qu’elle ne s’escriast haultement, & s’approcha de moy pour me oster le cousteau. A quoy feiz tout mon effort de resister, & ce pendant mon mary survint, lequel pensoit que de rechef feusse tumbee en paulmaison, mais quand il eut regardé & consideré la furieuse rage qui me detenoit, il fut espris d’angoisseuse douleur, a cause de l’excessif amour qu’il me portoit, dont il n’estoit en sa faculté de se pouoir divertir : laquelle eust ceste puissance de refrener l’ire dont son triste cueur estoit persecuté, & la convertit en compassion, parquoy benignement me vint a consoler, en me faisant plusieurs remonstrances, & entre aultres propos me disoit : M’amye, puis que je cognois manifestement qu’il n’est en vostre faculté de vous pouoir desister d’amours, parce que n’y avez resisté du commencement, mais par longues & continuelles pensees avez nourry amour lascif en vostre estomach, en vous destituant de vostre liberté, vous estes voluntairement submise a suyvre vostre sensualité. Parquoy l’amour est tousjours augmentee avec si grande puissance, que mieulx aymez estre privee de vie que d’amy, & sans avoir memoire ne recordation, que si par telle mort concedez a la nature, que vous avez perdu vostre bonne renommee, veu & consideré que auriez usé de crudelité en vous mesmes, & moy qui ne l’ay deservy en serois tenu toute ma vie en moindre estime, & devez aussy avoir regard, que quand vostre ame seroit separee de vostre miserable corps, triste demeure luy seroit consignee a l’occasion de l’enorme & execrable peché que vous auriez commis par estre homicide de vous mesmes. Mais affin d’eviter que ne succumbez en semblables inconveniens, je vous conseille de vous retirer, comme je vous ay dict par plusieurs fois, laquelle chose vous sera tresurgente, parce qu’il m’est impossible de plus supporter les importunitez que je seuffre, affin de ne vouz engendrer scandale, car pour la conservation de vostre honneur me fault dissimuler, sans oser prendre vengeance de mon ennemy, combien qu’il soit homme de basse condition, qui m’est chose si penible & fatigeuse, que ne le sçauroye exprimer, & pourtant regardez d’imposer fin a mes extremes tristesses, soit par separation ou par vous reduyre en vivant en plus grande honnesteté.
Le conseil du serviteur fidele.
Chapitre. XIII.
Ce pendant qu’il prononçoit tel propos, ung de noz serviteurs survint, lequel venoit de solliciter aulcuns de noz affaires. Luy arrivé, fut incontinent adverty par la jeune damoyselle du perilleux dangier ou j’avoye cuydé succumber. Lequel voyant que c’estoit chose digne d’estre conservee en profunde silence, luy dict, qu’elle se gardast sur sa vie d’en faire plus recit a d’aultre persone. Et apres avoit ce dict, il vint saluer son maistre, duquel il estoit estimé serviteur fidele, & pour tant il luy declara mon infortune, reservé qu’il se taisoit de mon amoureuse follie. Le serviteur oyant ce propos, feist semblant d’en prendre admiration, faignant de n’en sçavoir aulcune chose, & voyant son maistre tant angustié & adoloré, luy commença a dire. Monsieur, par ce que je puis comprendre, je cognoys vostre cueur estre merveilleusement oppressé (& non sans juste occasion) mais ce nonobstant, il vous est necessaire que par bonne discretion moderez & temperez les passions de vostre triste cueur, car la vertu de l’homme, n’est demonstree sinon en adversité, parce que celluy qui est remply de grand sçavoir, doibt refrener sa volunté, en sorte qu’il ne s’esjouysse non plus des choses prosperes, que s’esbahyr des choses tristes & adverses. Vous debvez prendre consolation, considerant que ma dame a esté tousjours vertueuse, & combien que son entendement soit perturbé par quelques agitations & afflictions a nous incongneues, si debvez vous avoir certaine esperance que raison dominera en elle, car vertu ne peult estre ostee d’ung lieu ou elle a esté quelque temps, ne pour quelque cause, & pourtant je seroye d’opinion qu’elle doibt declarer ses extremes tristesses a quelque scientificque personne, qui avecq l’efficace de ses parolles la pourra corroborer & conforter, & par ce moyen pourra retourner a sa premiere coustume. Telles & semblables parolles escoutoit mon mary, & combien qu’il feust oultrageusement troublé, si print il quelque peu de consolation, & delibera d’user de l’opinion de son serviteur domesticque. Parquoy en adressant son propos a moy, me remonstroit doulcement, pensant tousjours que par ses exhortations mon angoysseuse rage & extreme douleur se deust diminuer, mais il ne congnoissoit pas que mon mal estoit incurable, mais apres que l’euz escouté, je faignis de me vouloir reduyre, car nulle yre n’est si furieuse, que aulcunement ne se refroydisse, parquoy je commençay a plorer, & en grand amaritude plaindre mon oultrageuse follie, toutesfoys ne me repentoye d’avoir esté surprise d’amour, mais estoye irritee de ce que n’avoye aymé plus temperement, sans le donner a congnoistre a mon amy, lequel pensant par la mutation de ma contenance que ses parolles eussent eu lieu de reception, & fructifiay en mon cueur. Et affin que je feusse plus inclinee a adnichiler mon inique vouloir me mena en ung devot monastere, affin que en confession & sans difficulté je voulusse exhiber mon infortune, & descharger mon cueur a ung auctenticque religieux, lequel estoit fort bien famé & renommé. Il avoit esté adverty par le serviteur que j’estoye en telle perturbation, que jusques a l’extremité m’avoit conduicte. Moy estant en ce temple sans avoir aulcune devotion, commençay a premediter quel propos je tiendroys audict religieux, & disoye en moy mesmes. O mon Dieu, que c’est chose fatigieuse & penible de faindre & simuler les choses. Je le ditz parce que ne ay aulcun vouloir ny affection de communiquer le secret de mes amours en confession, car je n’en ay contrition ne repentance, mais suis ferme & stable a l’amour de mon amy, car plustost me exposeroys a mille espece de mort, que de m’en desister, parquoy ne me semble que folie de le divulguer a ce viellard, qui est du tout refroidy, impotent & inutile aux effectz de nature, il me reprimera & blasmera, ce que aultresfoys luy a esté plaisant, en me pressant & stimulant de chasser Amours, sans en avoir jouyssance, & si je le croyoie, je n’auroye que la peine & le tourment, sans ce qu’il me fut imparty quelque plaisir de delectation. Toutesfoys fault il que je luy responde, & luy die a quelle occasion j’ay voulu user de crudelité en moymesmes : car je sçay veritablement qu’il est informé de mon miserable vouloir, mais quand j’ay le tout consideré, je luy peulx bien le tout reciter, Car parce que je luy diray en confession, il ne l’oseroit jamais reveler. Il ne me peut contraindre d’user de son conseil, & si prendray plaisir a parler de celluy que j’ayme plus ardemment, que jamais amoureux ne fut aymé de sa dame.
Par sainctz admonestemens femme d’amour picquee ne veult desister.
Chapitre. XIIII.
Ainsi que mon esprit estoit occupé de telles varietez & pensees, j’apperceu ledict religieux, & incontinent que l’euz veu, avecq modeste alleure m’adressay vers luy, & depuis les salutations faictes, & que feusmes retirez en ung petit lieu secret & devotieux, il me feist (de sa grace) asseoir, pource que il veoit que je estoye quelque peu debile. Et pour le principe & commencement de ces parolles, me deist ainsi. Madame, par ce que je peulx presupposer & conjecturer, en regardant vostre face tant palle & decoulouree, vous souffrez des passions si vehementes, que difficile chose vous semble de trouver quelque petite allegeance a vostre griefve douleur, mais si vous voulez vous retourner a Dieu, en luy faisant devotes supplications, Vous debvez avoir ferme credence, avecq une foy indubitable qui ne vous laissera, mais vous donnera ayde & confort : Il vous fault efforcer d’avoir contrition des offenses que vous avez perpetrez & commis : car aulcunesfoys par noz vilains & exorbitans pechez, nous sommes cause d’encourir l’yre & indignation divine, qui nous tourne a grande confusion, & ne pouons estre reintegrez en estat de grace, que premierement n’en ayons faict penitence condigne. J’ay esté adverty que ce jour d’huy avez cuidé tomber en tel inconvenient, comme de perdre corps & ame, en vous voulant precipiter vous mesmes, dont je m’esmerveille fort, quelle infortune ou adversité vous peult estre survenue si grande qu’elle vous preste cause & matiere de desespoir, n’avez vous regard ne consideration que nous decedez de ce monde, & que nostre ame despouillee de ceste triste habitude corporelle, si par cupidité ou maulvaistie elle se trouve fœtide & maculee, a perpetuité & a jamais triste demeure, luy sera deputé. Je croys si vous avez l’apprehension de telles choses, facilement vous pourrez reduyre, & affin que je vous y puisse ayder, je vous supplie de me declarer la cause dont vous procedent telles furieuses fantasies. Apres les salutiferes parolles, je vouluz commencer a parler : mais devant que prononcer la premiere parolle je commençay a trembler, & entra une si extreme froydeur dedans mes os, que pour la douleur que je souffroys, la parolle me fut fortclose, au moyen des regrectz qui anticipoient ma voix : & fuz long temps, que plus simulachre ou statue, que creature vive representois.
Moy estant en ceste extremité reduicte, ne pouoye trouver paix ne tranquilité en mon cueur : mais souspirant jusques a effusion de larmes tenoys le chef baissé, monstrant par mes gestes exterieures, que j’estoye oultrageusement angustiee & adoloree. Ce voyant le religieux avecq ses efficacissimes paroles mettoit peine de m’appaiser, & avoit grande compassion de mes griefves douleurs : mais ses bonnes parolles m’estoient de peu de fruict, ou de nulle valeur, pource que ma pensee estoit occupee de venimeuse amour, qui me tourmentoit jusques a la mort. Toutesfoys apres quelque espace me fut restitué aulcune vigeur, qui me donna force & pouoir de parler. Et lors a voix cassee & interrompue a cause de l’oppression de mon cueur, je commençay a proferer telz motz.
Helas monsieur, sy une congregation se faisoyt de tous ceulx en general qui ont langues disertes, si seroyt il difficile de narrer les insuportables passions, dont mon ame est continuellement agitee & persecutee, sans avoir jamais esperance qu’il soyt imposé fin a mes malheurs, jusques a ce que mort s’en ensuyve : parquoy ne prenez admiration aulcune de veoyr ma face palle & descoulouree, mais affin que ne ignorés l’occasion de mes lacrimes, pleurs & gemissemens de mon infortune vous veulx rendre certain : combien que ne le relate sans douleurs, car le rememorer m’est chose anxieuse. Las les pensees & regretz infinis, dont je suis excessivement tourmentee & travaillee, ne sont pour la juste douleur que debvroye avoir de mes iniques pechez : mais me procedent a l’occasion des innumerables desirs, & amoureux aguillonemens, dont je suis oppressee, & m’est impossible d’y sçavoir resister : car je ayme si ardamment que je aymeroys trop mieulx estre privee de vie, que de la veue de mon amy, dont en ces considerations de mes peines insupportables, cela vous doibt facilement incliner a avoyr commiseration de celle qui par trop grande amour voyez en une langoureuse infirmité, trop pire que une violente mort : vous me incitez & exhortez de me retourner a Dieu : en luy faisant devotes prieres & intercessions. Helas comme seroit il possible de luy faire requeste de me desister d’amours ? Car soyez certain que je ne pourroye a ce contraindre mon cueur : combien (que comme je vous ay predict) j’ay euz peine & travaulx inestimables, il y a eu quelque doulceur, toutesfoys seulement de sa veue : mais ung seul regard de mon amy : si je suiz palle, il me peut colorer : si je suis triste, il me peult resjouir : si je suis debile, il me peult fortifier : si je suis mallade, il me peult rendre saine : & si j’estoye jusques a la mort, il a bien ceste puissance de me vivifier. A ces causes je ne sçauroye avoir vouloir de me retirer de son amour : mais quand ainsi seroit que je m’en vouldroye desister, je ne suis si presumptueuse, & n’estime tant ma pusillanime vertu, que je le peusse faire, veu & consideré que noz predecesseurs les plus experimentez en science, n’ont peu a tel embrasement resister, mais nonobstant la sublimité de leurs entendemens, se sont rendus humiliez & captivez. David pour jouyr de Bersabee commit homicide. Le sage Salomon soubz espece d’amour fut ydolatre. Aristote de naturalité le prince, pour la persone de s’amye Remya, adora amours. Le filz de Alcumena, qui fut dompteur des hommes & des monstres ne peult evader, qu’il ne fut vaincu D’amours, en sorte que pour complaire a sa Dame yolle, il usa de fard, & oultre plus feist œuvre de pedissecque & chambriere. Si je vous vouloye reciter plusieurs aultres, ce ne seroit que consummation de temps, & pour eviter superfluité de propos, je m’en deporte, vous suppliant que veuillez considerer, que puis que amours a eu si grande puissance sur noz predecesseurs, elle ne peult deffaillir a leurs successeurs. Doncque seroit ce a moy grand follye, si j’estimoye superer amours, a quoy les hommes n’ont peu faire resistence ? Et pour ce toute timeur mise arriere, il m’est force d’avoir le desir de ma jeunesse, ou que miserablement je meure. Vous m’avez faict plusieurs remonstrances que je congnois estre vrayes : car je suis certaine que quand mon ame sera transmigree de mon corpz, que selon mes merites, ou demerites, du juste juge elle sera jugee, mais je croy qu’elle ne sçauroit estre en lieux si penibles que en mon miserable corps, car la plus grand peine infernale & la comprehension intellectuelle de la divine justice, cela leur est ung inestimable supplice. Et moy paoure malheureuse qui suis tormentee en corps & ame de la flamme d’amours, qui me brusle & consume, avecq les innumerables regretz, dont je suis agitee, sans avoir esperance de quelque refrigeration : par cela peult on juger leurs peines n’estre equiparables a la mienne, & pourtant je ne crains la mort : mais continuellement j’ay ferme propos de la cercher. En cela ne seray variable, car puis que mes amours sont venues a la notice de mon mary, je suis certaine qu’il me contraindra de me absenter, pour me priver de la veue de mon amy, pensant que par ce moyen je le deusse oublier. Helas donc comment pourrois je vivre ? Car combien que mon corps se departe, mon amoureux cueur fera residence avecques mon amy, jusques a la separation du corps & de l’ame, qui prochainement se fera : car ce qui me conservoit & tenoit en vie, n’estoyt seulement que le singulier plaisir & suavité que je recepvoye, en voyant celluy qui est le seigneur de ma vie.