Quand j’euz achevé mon propoz en plourant amerement, & jectant souspirs en tresgrande abondance, Le devot religieux fut longue espace tenant silence, puis apres il commença a me regarder. Et avecque une doulceur & clemence me deist ainsy. Ma dame, je croy selon ma conception que vous me avez du tout exhibé le secret de vostre cueur, sans riens reserver, dont j’ay esperance que vostre douleur se pourra temperer en refrenant l’impetuosité de l’ire qui vous domine : car il est possible que la grand destresse que vous souffrez croist & multiplie par la terre, & cacher ce qui est aux amans une peine incredible : j’ay bien distinctement pensé, & consideré l’inestimable douleur de vostre afflict cueur, qui me provocque a grand compassion : car par ce que me avez exprimé, je croy que jamais amoureux ne fut en telle extremité comme je vous voy : mais toutesfoys combien que vous soyez tentee de commettre si grand crudelité & ignominie en vous mesmes, comme de vous occire de voz propres mains, & n’estimés les peines infernales equiparables aux vostres. Si vous fault il mettre peine de resister, veoir, & approuver s’il y a vertu en vous, combien que pour le present je croy veritablement n’estre en vostre puissance de la demonstrer, a cause des agitations dont vostre ame estoit occupee, & aussi par la grand fureur qui n’est encores refroidie. Raison ne treuve lieu de reception en vostre cueur : mais quand l’impetuosité de l’ire commencera a dominer, vous cognoistrez vostre oultrage & furieuse fantasie, dont vous aurez horreur. Vous dictes n’avoir tant de presumption en vouz que pensez suppediter amours, veu & consideré que les hommes ne y ont sceu resister. Pour cela ne debvez perdre l’esperance, combien que vostre sexe soit plus fragile & moins constant, car les hommes liberallement se soubmettent a amour, pensant ne estre dignes de reprehension, car entre eulx cela n’est estimé pour vice : mais au contraire s’en vantent & glorifient, quand par leurs deceptions, faintises, & adulations ilz ont circonvenu vostre sexe trop croyable, & de escouter trop curieux : ce qui vous doibt estre exemple de n’estre si facile de adjouster foy a leur blandices : & vouz debvés garder de frequenter familierement avecques eulx. Car la continuelle conversation est cause de augmentation d’amours. Et pourtant il fault necessairement que evitez la presence de celluy qui vous cause tant de peines & travaulx : car combien que vous dictes avoir singuliere delectation en son regard : mais vous ne considerés l’amaritude qui est meslee avecques ceste doulceur, qui vous est pyre que ung venin mortifere. Et puis doncques que la peine est si vehemente, & qu’elle passe le plaisir, bien heureuse vous pourrez nommer, si vous pouvez moderer l’ardeur d’amours, & vous remettre a plus modestes termes : ce que facilement pourrez faire, au moyen de l’absence & eslongnement de sa veue, qui est la chose que plus vous craignez : & vous semble estre impossible de vivre sans luy, non congnoissant que luy seul vous afflige, tant que par ce moyen donne voye & ouverture a la mort : je sçay bien que quand vous serez transmigree, du commencement souffrirez une peine tresgriefve pour la recente memoire des plaisirs passez : mais par prudence avec honnestes exercices, vous mitiguerés & tempererez voz excessives douleurs, & par succession de temps la fureur se passera & consumera, parquoy pourrez recouvrer vostre liberté, dont presentement vous voy destituee, & pour vous induyre a ayder a chasser & anichiler amour, si vous n’avez pitié de vostre personne, debvez avoir regard a vostre honneur, qui facilement se pourra denigrer, & pensez que en grande observance se doibt conserver & garder la chose, que quand une foys est perdue recouvrer ne se peult. Je vous vueil rememorer, & vous inciter d’ensuyvre aulcunes dames qui plustost se sont exposees a la mort, que de corrumpre chasteté. Et entre aultres vous doibt souvenir de la continence de Penelope : laquelle pour sa sincere amour qu’elle portoit a son mary Ulysses ne voulut jamais acquiescer aux importunes requestes dont elle estoit persuadee. Apres vous fault considerer la merveilleuse constance de la nymphe Oenone : car nonobstant que sa partie luy eust monstré toute rudesse par l’avoir repudiee, en adherant a la Grecque Heleine, doncq depuis miserablement il fina sa vie : mais la noble nymphe avoit retenue l’amour primitive en son cueur pur & chaste : parquoy voyant sa mort, fut oppressee de si extreme destresse, qu’en embrassant le corps de son feu mary, jecta le dernier souspir mortel, & se fendit son amoureux cueur dedanz son estomach. Apres ne doibt estre oubliee la pudicité de Lucrece Romaine : laquelle ne voulut vivre apres le faulx atouchement, que par force & violence luy avoit esté faict. Je trouve grande contrarieté & difference de vostre vouloir, a celluy de ceste noble dame : laquelle estoit plus estimative de son honneur, que de sa vie : & vous comme plus voluntaire que sage, voulez suyvre vostre sensualité, & plustost vous priver de vie, que de faillir a l’accomplissement de vostre voluptueux plaisir, & appetit desordonné, sans avoir regard a l’offense que vous faictes a dieu, & a vostre mary, la crainte duquel debveroit estre suffisante pour retirer vostre cueur inveteré, & endurcy. Ne pensez vous en vostre imagination ou circonstance craignant le mal que futurement s’en pourroit ensuyvre, je n’avoye jamais veu monsieur vostre mary que ce jourd’huy : mais j’estime tant de son honnesteté, que son cueur ne pourroit digerer ne souffrir telles importunitez. Et puis que voz amours sont venues a sa cognoissance : il pourra prendre cruelle vengeance de vostre amy, & de vous, & si tel inconvenient advenoit, vostre renommee seroit a jamais denigree & souillee de perpetuelle infamie. Doncques pour eviter tel peril & danger : debvez penser que heureux sont ceulx, qui de tous leurs affaires la fin considerent.
Quant il me eut imposé fin a son parler, je demeuray fort pensive, & ne luy sceuz que respondre, j’avoys si grand desir de me absenter, a l’occasion que ses propos m’estoient tristes & odieux, parce qu’il me persuadoit d’expulser amours de mon cueur : mais ce n’estoit que temps perdu de me remonstrer & admonnester de cela : car j’estoys si obstinee, que jamais pour fascheries, peines, & tourmens, que j’eusse souffert a l’occasion de mon amy, l’amour ne s’estoit diminuee : & avois ferme propos de tousjours perseverer, & a ceste cause me sembloit que le religieux me faisoit grand tort : de ce qu’il me reprenoit, veu que luy avoye declairé qu’il n’estoit en ma puissance de me desister d’amours & pour ce commençay a dire en moymesmes : O mauldict viellard, je pensoye bien premier que avoir parlé a toy, que telles parolles me seroient merveilleusement acerbes, & ne me feroient que irriter, & contrister : & pour ce je te soubhaicte estre submergé en Scilla, ou Caribdis : & que mon mary fust en ton lieu avecq ton habit, & par ce moyen sans aulcune dubitation pourrions deviser de noz amours, qui nous seroit chose plus plaisante & solacieuse que je ne sçauroye penser ou imaginer : mais ce ne peult estre que ceste felicité me peult advenir : car fortune qui m’est cruelle ennemye, ne me favorise en riens, mais continuellement m’appareille nouvelles occasions de desespoir. Et pour finale resolution je ne desire que la mort, en laquelle est reservee ma derniere peine, qui aultrement me seroit intolerable.
Moy estant reduicte en si cruelle & furieuse fantasie, dont la continuelle mutation de ma couleur donnoit manifeste demonstrance au religieux : lequel voyant que j’estoye si dolente & hors de moymesmes, & qu’il ne estoit en ma faculté de pouoir respondre ung seul mot, il continuat tousjours de me dire plusieurs parolles de confort, dont l’operation en fut vaine : car plus me remonstroit, & moins avoys de vouloir de delaisser mes folies : & luy congnoissant que ces parolles estoient perdues & mises au vent, Le plus honnestement qu’il peult me licencia, me promectant de faire devotes prieres & intercessions pour moy : affin qu’il pleust a Dieu (par sa grace especialle) de remedier a mon miserable accident : mais incontinent que je fuz sortie du secret auditoire, me sembla estre allegee par estre sequestrez de la presence de celluy, dont j’estoye tant attediee & faschee. Je veis mon mary qui se pourmenoit, lequel apres me avoir apperceue s’approcha de moy, & par son humaine benignité me demanda comment je me portoys, auquel je feiz response, que me trouvoye toute consolee, & que j’estoye en tresbonne disposition, dont il en fut moult fort joyeulx : mais helas c’estoit bien le contraire de la verité : car contraincte m’estoit de tenir mes douleurs interieures occultes & secretes, affin qu’il pensast que mon vouloir feust de delaisser Amours, que si long temps j’avoys nourry dedans mon estomach, par continuer en vaines & inutiles pensees.
Ainsi doncques me convint dissimuler mon angoysseuse douleur, soubz semblant de joyeuse face, parquoy j’estoye tant plus travaillee & tourmentee : mais quand feusmes retournez en nostre domicille, je me retiray en ma chambre, & me trouvant seulle commençay a me plaindre : & en voix lamentable formoys griefves & piteuses complainctes, en regretant mon amy : lequel je ne pouoys plus veoir, dont entre tous aultres accidentz me desplaisoit fort son absence : je continuay celle penible & doloureuse vie, qui me cause une maladie qui me accompaignera jusques a la mort, laquelle me conduict en telle extremité, que le plus souvent contraincte m’estoit de me tenir solitairement en ma chambre, sans sçavoir aller, a cause de la debilitation de mes membres, avec les tremblementz d’iceulx. Mon mary voyant cela, me vouloit faire user plusieurs sortes de medecines, dont je ne tenoye compte, congnoissant qu’il n’y avoit que une seulle medecine qui me peult guarir, que j’estimoys impossible de recouvrer, parce que mon mary avoit si grand regard sur moy, que inseparablement vouloit que feussions ensemble. Et par ce moyen je fuz long temps sans veoir mon amy : je pensoys & imaginois incessamment nouvelles subtilitez pour faire absenter mon mary. Aulcunesfoys je luy disoys, que c’estoit chose tresurgente qu’il se trouvat en plusieurs lieux de ses terres & seigneuries, luy donnant a entendre que par negligence de les visiter : les lieux en pourroient estre moins vallables : & nous pourroient tourner en grand prejudice : mais jamais pour persuasions que luy peusse faire, ne le peulz faire condescendre selon mon vouloir : parquoy je demeuroys tousjours confuse, jusque a ce que tresinstamment luy priay, que pour eviter melencolie, qu’il me fut permis de aller quelque foys au playdoyer, & aussi pour luy ayder a donner ordre en noz affairez : ce qui me fut concedé, & a cause de mes prieres & continuelles stimulations : mais toutesfoys me mena en sa compaignie, qui me fut chose fort fascheuse : mais considerant que qui ne peult faire ce que l’on veult il fault faire ce que l’on peult : je n’en feis aulcun semblant, & passay ce jour en moins de peines que les aultres.
Moyen de femme pour veoir son amy.
Chapitre. XVI.
Le lendemain incontinent quand je veis le jour me levay : & m’habillay de riches & triumphantz habillementz, esperant de veoir celluy pour auquel complaire je n’eusse pardonné a quelque peril tant grand fut il. Et ainsi que me delectoye & prenoye singulier plaisir en mes amoureuses pensees, la delectation entra si tresvehemente dedans mon cueur, que je perdoye toute contenance : & ce voyant mon mary s’esmerveilloit, ignorant la cause dont procedoit si soubdaine mutation : mais nonobstant sans s’enquerir de riens : incontinent que je fuz habillee me demanda si je vouloys aller au lieu ou l’on faict droit & accord aux discordantz : auquel sans dilation je respondis, que ouy, & que doresnavant estoys deliberee d’entreprendre la solicitude de noz affaires (si son plaisir estoit de me vouloir occuper a telz exercices) qui me seroit chose plus utile que demeurer tousjours ocieuse, & en soubzriant il me respondit. Certes m’amye, vous dictes verité, & je vous asseure que je le veulx bien. En tenant telz ou semblables propos partasmes de nostre logis, & nous parvenus au lieu playdoyable, je commençay a regarder entour moy, & en regardant veis moult grande multitude d’hommes, & aulcunes damoyselles, dont plusieurs vindrent a circuyr autour de moy, & me commencerent a louer & extoller, en disant diversitez de propos : les ungz disoient avoir esté en plusieurs pays, & avoir veu plusieurs dames & damoyselles : mais ilz affermoient que j’estoye la plus accomplie en formosité de corps que ilz eussent jamais veue. Je faignoys de regarder aultre part : mais je les escoutoys & eusse prins singulier plaisir a telles legieres varietez, & n’eust esté que mon esprit estoit tout transporté, a l’occasion de l’intolerable vehemence D’amours, qui avec si grand force dominoit en moy, qu’elle dissipoit & adnichilloit toutes mes puissances : Je feuz long temps a regarder si je pourroye veoir mon amy : mais voyant qu’il n’y estoit point, comme frustree de mon espoir m’en vouluz retourner, pour la douleur que ne pouvois plus souffrir, laquelle estoyt cachee dedans mon triste cueur, dont je ne osoye dire l’occasion. Et quand je fuz en ma chambre commençay a me plaindre & lamenter, comme j’avoys accoustumé de faire, & durant mes calamiteuses passions je continuay plusieurs foys d’aller audict lieu plaidoyable premier que peusse veoyr mon amy, dont je estoye en continuelle destresse & si grande amaritude, que impossible m’eust esté la soustenir, si je n’eusse esté secourue de quelque petite esperance, en quoy je prenoye aulcun confort. Mais entre les aultres choses me desplaisoit grandement de ce que mon mary avoyt suspicion sur moy, cela estoyt cause de me exagiter, de rompre & fascher, en sorte que j’estoye si impatiente, que je retournoye tousjours en mes furieuses fantasies. Ainsi que je estois comme hors d’esperance, & presupposoye que de mon amy le posseder m’estoyt impossible, je deliberay de me tenir solitairement en ma chambre pour plus occultement continuer mes pleurs : mais mon mary ne le voulut souffrir, pensant que maladie corporelle fut cause de mes tristesses & melencolies. Las il ignoroit que mon mal procedast des passions de l’ame : & que l’excessif amour en fust cause, car il pensoit que j’eusse delaissé la folle amour qui me possedoyt & seigneurioyt, parquoy ung jour me voulut mener audict lieu plaidoyable, disant que le continuer de demeurer anxieuse me pouoyt accroystre & augmenter mon mal, & que plus propre & duysible me seroit pour me revalider & guarir de m’exciter a soliciter noz affaires. Quand j’euz ouy ses parolles, je ne osay differer : mais fuz contraincte de me rendre obeyssante : parquoy incontinent nous transportasmes au lieu judiciaire, & moy estant retiree en quelque lieu cuidant me reposer, qui m’estoit difficile : car mal se repose qui n’a contentement : & alors je commençay a dresser ma veue, en regardant de toutes pars, je vey grand nombre de jeunez gens, entre lesquelz je vey mon amy : lequel me jecta ung regard qui me transperça jusques au cueur, & fut de si grand vertu, qu’en cest instant de moy mesmes je demouray privee, & perdis toute contenance : mais incontinent survint mon mary, lequel m’avoit ung peu eslongné en solicitant ses affaires, & pour la grande multitude de peuple il n’avoit apperceu mon amy, parquoy avecq ung doux accueil & face joyeuse me vint dire qu’il estoit temps de nous retirer : & lors pour la timeur que j’euz je commençay a trembler & muer couleur : mais pensant que ce feust ma maladie accoustumee, me vint ung peu consoler en me donnant esperance de briefve guarison, me disant qu’il m’estoit necessaire de contraindre mon cueur a prendre revocation : parce que c’est ung grand commencement de guarison que de vouloyr estre guarie. A ces motz je cogneuz par ses benignes parolles qu’il n’avoit apperceu mon amy. Parquoy je reprins ung petit de vigueur. Et pour ne voloir user d’ingratitude, commençay a remercier Amours, & disoye en moymesmes. O seigneur Amours : si quelque foys j’ay mespris en me plaignant de toy, parce qu’il ne m’estoit imparty quelque bien a ton service, a ceste heure je m’en repens : car je me sens debile a referer les graces deues, & a telle participation de plaisir convenables. Quelle felicité ou beatitude a la mienne esgualer se pourroit ? O heureux regard qui a tant de puissance, que quand je suis a l’extremité, me peult rendre vive & me fortifier : parquoy j’estime petite ou nulle la fatigue ou respect de la retribution. Las j’emmaine le corps : mais mon cueur demeure en telz pensemens. Nous parvinsmes a la maison, & pour ce jour ne vouluz user de ma coustume, qui estoit de plourer & lamenter : mais au contraire avoye secrete deliberation de vivre en plusgrand plaisir & joyeuseté pour dilater & ouvrir mon cueur estraint & oppressé : affin que par ce moyen me fust restituee ma beaulté perdue a l’occasion de mes griefves & angoisseuses douleurs, afin que je ne fusse layde & desplaisante a mon amy : mais fortune qui m’estoit tousjours contraire ne me donna le loysir, parce que mon mary qui estoit cler voyant incessamment prenoit garde a mes gestes & contenances. Parquoy en regardant que continuellement je jectoye mes artificielz regardz, il apperceut mon amy, & adoncq il me commença a dire, en me le monstrant, & faingnant de ne m’avoir veu le regarder. M’amye, voyez ce meschant qui est cause de faire pulluler continuelles dissentions entre nous, & encores selon que puis concepvoir il ne se veult desister ne imposer fin a son oultrageuse follye : mais pourtant ne vous veulx prohiber ne deffendre de vous venir solacier en ce lieu ou on plaide les causes, au moins si vous voulez entreprendre sur votre honneur de ne vous absenter des lieux ou je vous laisseray quand je seray contrainct de soliciter mes affaires. Et aussi je veulx & vous commande que ne usez des regardz accoustumez, & si ainsi ne le faictes vous me courroucerez si fort, que l’impetuosité de l’ire me pourra faire exceder les metes de raison. Apres avoyr ce dit, je demeuray seulement accompaignee de dolentz & profundz souspirs, qui de mon martyre faisoient foy indubitable. Dont plusieurs me voyant en telle precipiteuse calamité avoyent compassion de mon mal. Moy estant en telle misere & passionnee fascherie : ne desiroye que me trouver seulle, pour recommencer mes pleurs, que pour aulcun temps j’avois delaissé : mais timeur & crainte me detenoit, qui me faisoit observer le commandement de mon mary, & n’osoye eslongner du lieu ou j’estoye. Mon amy se pourmenoyt tousjours, & passoit pres de moy : mais pour eviter ses regardz, & pour ne esmouvoyr l’ire & indignation de mon mary, contraincte me estoyt de me tenir appuiee a quelque banc, sans oser retourner ma face, dont j’estoys tant angustiee, que paix, ne repos ne retournoit en mon triste cueur. Helas je me sentoys privee de tous mes plaisirs ou consolation, sans espoir de jamais parvenir a mon affectueux desir : & plus m’en sentoye loingtaine, & plus souffroye d’ardeurs & embrasemens. Je feuz long temps en telle griefve langueur tousjours continuant de hanter le lieu judiciaire ou mon amy ne deffailloit de se trouver & continuer son amoureuse poursuytte, & par plusieurs foys quand il ne veoyt mon mary, il estoit en variation de venir parler a moy : mais il differoit craignant de estre surpris. Et ung jour entre aultres apres qu’il eut regardé en plusieurs & divers lieux sans ce qu’il le peust appercevoir, pensant estre acertené de son absence, se approcha de moy, & apres les amoureuses salutations nous fusmes quelque espace sans que en nostre faculté fust de pouoyr parler a l’occasion de l’excessive joye par nous conceue. Puis apres comme homme qui justice craint, & misericorde demande, comme par la mutation de sa couleur l’on peult juger, a son parler donna commencement & dist ainsi.