Ma dame, si l’exprimer des peines & travaulx que je soustiens n’estoit si difficile, j’estimeroie que telle felicité me seroit concedee, que de veoir mon service tenir pour agreable, esperant tant de vostre doulceur & benignité qu’elle ne vouldroyt user d’ingratitude : mais promptement seroye retribué & premié de guerdon suffisant, sans me laisser continuellement en si grand langueur & infirmité. Las ma Dame si en ma puissance n’est de vous narrer les agitations & afflictions dont mon ame est occupee, les grandes sollicitudes qui incessamment se accumulent en mes tristes ymaginations pour acquerir vostre benevolence. Ma faceçtaincte de palle couleur, les continuelz souspirs indubitablemeít vous en doybvent rendre certaine. Las le mal qu’il fault que j’endure sans y pouvoyr ne vouloir resister est violent & insuperable, c’est une playe que nulle medecine ne peuàt soulder, c’est ung feu par nulle puissance d’eaue inextinguible, c’est une ardeur que nulle glace ne pourroit refrigerer. Si vous estes si cruelle : ce que je ne pense, que ne voulez entendre. O meritez secours la misere & destresse langueur & martyre ou je suis reduict, a mort immaturee me conduyra, & si le cas advenoit, il vous seroit attribué a vice de cruaulté, pour n’avoir preservé de mort celluy, qui pour vous complaire a quelconque peril ne pardonneroit. Helas ce qui plus me tourmente, & me cause ung desespoir de jamais ne parvenir a mon affection, c’est la continuelle presence de monsieur vostre mary : lequel journellement me menace non seulement de me frapper, ou molester : mais par mort violente a la nature me faire renoncer. Et pourtant considerez avecq quelle puissance amour domine en moy. Il n’y a menace qui me retarde, il n’y a peril que je craingne, ny instance qui m’en oste. Par ces signes evidentz & demonstratifz me debvez estimer pour vostre serviteur perpetuel.
Ce pendant que j’escoutoye ses parolles, subitement je feuz par excessif amour & ardant desir si aguillonnee, que mon amoureux cueur battoit plus tost que les legieres aeles de l’arondelle quand elle volle : d’aultre part la crainte de la survenue de mon mary me tourmentoit & exagitoit, en sorte que selon ma coustume tous mes membres commencerent a trembler, toutesfoys me voyant en la presence de celluy que plus j’aymoye, apres aulcune espace, commençay a penser quelle responce je luy feroye : mais en considerant ses gestes exterieurs, je comprenoye qu’il estoit fort espris & attainct de mon amour, qui fut cause que pour ceste fois ne luy vouluz declairer le secret de mon cueur, non pour le bannir ne chasser : mais pour plus ardentement l’enflamber. Alors je luy dis, Apres que j’ay bien distinctement pensé & consideré les gestes & contenances par lesquelles je peuz conjecturer que vostre pensee est occupee de tresgriefves & durissimes cogitations : car amour est une passion en l’ame qui le plus souvent nous reduyt en anxietez & tristesses pour ne pouvoir jouyr de la chose aymee, & quand aux amans telle fortune intervient, il demeurent submergez au profond des extremes destresses & miseres quand ilz preferent amour lascif a vray amour, lequel consiste en vertu. Vous debviez considerer que quand par voz persuasions je seroye pressee, & stimulee de condescendre a vostre vouloir, ce ne se pourroit faire ny accomplir sans deteriorer ma bonne condition, & doncques pour ne estre signe d’homme prudent de avecq l’infamie d’aultruy cercher ses plaisirs : je vous prie de laisser ceste affection immoderee, vous monstrant homme vertueux, en sorte que raison domine, & soit superieure de l’appetit sensuel. Je ne vous veulx increper ny attribuer a vice, si promptement vous ne pouez separer amours de vostre cueur : mais par prudence & honnestes exercices le fault moderer, & applicquer vostre florissante jeunesse a plus honnestes coustumes de vivre, que de vouloir seduyre & deccepvoir les dames ou damoyselles. Et par especial ne debvez continuer de poursuyvre celles qui de pudicité ont tousjours esté conversantes : desquelles je pense estre du nombre. Et si bien estiez informé de ma vie, vous trouveriez que jamais maulvaise opinion ne me fut imputee, combien que par plusieurs fois j’ay esté tentee & priee de princes & grans seigneurs : mais ce nonobstant leurs altissimes sublimitez n’ont eu tant de puissances, de me faire acquiescer a leurs importunes requestes. Mais si ainsi estoit que je fusse nee en si maulvaise constellation, que contraincte me fust de me rendre serve & subjecte a amours, il n’est homme au monde qui finast plus tost de ma benevolence que vostre doulceur, vous affermant que seriez præferé a tous aultres. Parquoy je vous supplie vous vouloir contenter, en imposant fin a l’amoureuse poursuyte par eviter la presence de l’object, car la continuelle conversation vous cause les ardeurs & enflambemens qui vous pourroient faire tumber en desespoir, au moins si vous estes tant affligé, que par voz gestes & parolles le demonstrez.
Continuation des colloques amoureux.
Chapitre. XVIII.
Ainsi que je luy disois telles ou semblables parolles, quelques fois il interrompoit mon propos, & disoit qu’il estoit en merveilleuse crainte de mon mary. A quoy je luy fis responce, & luy dis. Je vous prie de vous desister de telle timeur, que je vous certifie estre sans occasion : car il n’a doubte ne suspition de moy. Et si je pensoye que sa pensee fust occupee a telles fantasies, je suis celle qui ne pourroit esperer de vivre, parce que je suis certaine & le sçay par longue experience, qu’il me ayme plus que jamais homme aymast femme. Parquoy vous debvez croire que j’auroye bien cause de me contrister : car qui ardentement sçait aymer, cruellement sçayt haïr. Je m’esmerveille grandement dont vous procede une telle crainte, vous estes contraire a tous aultres amoreulx : lesquelz par artificielle subtilité trouvent moyen d’avoir familiarité aux maritz de leurs amyes : cognoissant que par cela ilz peuvent avoir souvent seure occasion de parler & deviser a elles privement & en publicque. Apres que j’euz dit telles paroles, sans differer il me feist telles responses, & dist ainsi. Ma dame je suis certain, & je voy manifestement que monsieur vostre mary est attainct d’une grande & passionee fascherie, pour avoir suspition de la chose ou je pretends. Ainsi comme il disoit ces parolles, il apperceut mon mary, & me le monstra dont je feuz si perturbee, que je ne sçavoye quelle contenance tenir. Et lors tout ainsi que les ondes de la mer agitees d’ung vent, je recommençay a mouvoir & a trembler de toutes pars, & fus long temps sans parler jusques a ce que la crainte de perdre mon amy vint en ma memoire, qui me feist oublier toutes aultres choses, & eut ceste puissance de revocquer les forces en mon corps angoisseux & debile qui toutes dehors estoient dispersees : & en le regardant je congnoissoye que de semblable passion il estoit attainct, & pour le rasseurer luy disoye qu’il ne se souciast de riens, & qu’il n’y avoit danger ne peril pour n’estre chose estrange de parler & deviser, luy affermant que j’estoys certaine qu’il ne se vouldroit enquerir des propos que nous avions eu ensemble, parce qu’il m’estimoit estre chaste & pudicque non seulement aux effectz, mais en parolles & en devis. Mais combien que je luy sceuz dire & affermer, je ne le peuz persuader de le croire. Et en sa tendre & jeune vertu n’eust tant de vigueur qu’il peust prononcer aulcuns motz, mais en jectant souspirs en grand affluence se departit, & je demeuray merveilleusement irritee craignant que par pusillanimité mon amy ne imposast fin a sa poursuyte. Ceste pensee m’estoit si tresgriefve, que j’estoye immemorative de la peine que pourroye souffrir, a l’occasion que mon mary m’avoit apperceue : lequel s’estoit party ne pouant souffrir l’impetueuse rage qui le detenoit. Et ce voyant une de mes damoyselles m’en advertit. Parquoy je comprins que de grand travail il estoit oppressé : dont pour la souvenance ma douleur commença a augmenter, en sorte que en moindre crainte me departy pour retourner a la maison, pensant souffrir comme la fille du roy Priam quand de son corps sur le sepulchre De achilles fut faict sacrifice. Sans grande & laborieuse peine ne parvins au lieu ou je ne attendois souffrir moins de douleur que souffrirent les quarante neuf enfans de Egistus de leurs femmes & cousines. Et quand je pensay entrer dedans ma chambre, je rencontray mon mary, lequel commença a me menasser cruellement : ce que voyant deux damoyselles que je avoye avecques moy, me penserent retirer en une aultre chambre : mais en grand promptitude il me suyvit, en prenant le premier baston que il peut trouver, qui fut une torche : & me donna si grand coup, que violentement me feist cheoir a terre. Et pour cela ne se peult contenter ne refrener son ire : mais me donna de rechief deux ou trois coups si oultrageux, que en plusieurs lieux de mon corps la chair blanche, tendre & delicate devint noire, toutesfoys n’y eut aulcunes vulnerations. Ainsi qu’il me molestoit & oultrageoit, mes damoyseles & serviteurs domesticques mettoient peine de l’appaiser, & ce pendant sa furieuse rage commença a diminuer, parquoy se departit, & me laissa merveilleusement dolente & esploree, & par impatience je commençay a dire. O miserable & infelice plus que nulle vivante, telle te doibs tu nommer : car tu n’espere jamais estre liberé de la presente misere & calamité, sinon par le moyen de la cruelle Atropos : laquelle est le unicque refuge des desolez. Celle seulle peult imposer fin a tes larmes & souspirs, a telz douleurs & angoisses, & furieux desirs. En prononçant telles parolles je faisoye plusieurs crys, et de mon triste estomach jectoye vociferations si treshaultes et piteuses, en continuant tousjours mes miserables regretz : chascune de mes damoyselles mettoit bonne diligence de me conforter et appaiser mes griefves et insupportables douleurs, qui m’estoient reservees a la mort.
Moy estant ainsi tormentee & travaillee, j’entenditz la voix de mon mary : lequel par longue usance de tristesse, estoit plus temperé a souffrir douleurs qu’il n’avoit accoustumé : parquoy il delibera de moderer son yre, considerant qu’il luy estoit necessaire d’endurer & souffrir jusques a ce que plus manifestement ma detestable vie feust divulguee & vulgarisee, a ce qu’en me repudiant, il ne fut reprimé ne blasmé de mes parentz. Et pour ceste cause sans faire quelque semblant se contenoit, en sorte que par aulcune evidence, je ne pouoye comprendre quelle estoit sa volunté. Ce jour se passa en continuant tousjours mes douloureuses complainctes : mais la nuict venue, trop pire que le jour a toutes douleurs, d’autant que les nocturnes tenebres sont plus conformes aux miseres que la lumiere. Je estant au lict seulement accompaignee de ma familiere damoyselle, ne me faignoye de crier & amerement plorer, & passay ceste nuict en tel anxieux & doloureux exercice.
Le rutilant filz de Iperion regissant les Dorez frains, jadis follement desirez par le presumptueux Phaeton desja rendoit a toutes choses leurs propres couleurs noircies par la princesse de tenebres : quand mon mary m’envoya demander si je vouloye aller avecques luy au lieu ou l’on faict droict a chascun, dont je fuz moult esmerveillee : car parce qu’il m’avoit veu parler a mon amy, je n’esperoys plus qu’il me feust permiz d’y aller. Las je ignorois la cause pourquoy il le faisoit, ce que j’ay sceu depuis a mon deshonneur & prejudice : Toutesfoys aulcunement reconfortee me levay, & en grand promptitude me habillay, combien que ce ne fut sans grande peine : parce que je sentoye tresgriefve douleur a l’occasion des blesseures que le jour precedent avoys souffert : mais la memoire de mon amy estoit si enracinee en moy, & si tresfort inseree & vive en mon cueur, qu’elle me donna force a soustenir toutes peines & travaulx, parquoy ne laissay d’aller au lieu preallegué, comme j’avoys de coustume, & ce jour mesme au soir sachant que mon mary estoit fort empesché a ses affaires, par subtil moyen je trouvay maniere de inciter mon amy a parler a moy. Et apres avoir donné & receu les amoureux salutz, & ung petit songé & en silence demeuré, me dist.
Complainctes d’amoureux.
Chapitre. XIX.
Depuis hier (Madame) que parlay a vous, j’ay continuellement consommé le temps en merveilleuse sollicitude, craignant que monsieur vostre mary ne vous eust molestee, ou mal traictee, sans ce que eussiez sceu evader son impetueuse ferocité, que je comprendz estre grande, parce qu’il m’a veu parler a vous. Las si je pensoye que a l’occasion de moy eussiez souffert quelques precipitations ou peines, ce me seroit douleur pis que la mort, parquoy je vous exore & prie de m’en vouloir advertir, a celle fin que futurement je modere mon vouloir & affection, en dissimulant l’excessive amour que je vous porte. Et entre toutes les aultres choses je prendz admiration, & ne puis conjecturer pour quelle cause je fuz ung jour menassé d’ung qui se disoit vostre serviteur domestique : lequel en parlant occultement me deist aulcunes parolles non intelligibles, & pour ce je ne sçavoye que presupposer, & craignoye fort que ne luy eussiez declaré de noz amours : mais parce que nous estions en la rue, ne m’en vouluz enquerir, craignant vous offencer.