Apres que je l’euz escouté, & bien recueilly ses parolles, je luy ditz. O Guenelic, soyez certain que je suis fort marrie de vous veoir en ces fascheux & ennuyeux termes. Il semble par voz parolles que je soye quelque femme lascive. Ne considerez vous pas en vous mesmes ce que je vous ay predict, & encores (si c’est vostre plaisir) le vous veulx reiterer. C’est que mon mary m’a tousjours veu user de telle honnesteté & modestie, que par ce moyen il n’a aulcune dubitation sur moy : & bien me peulx glorifier que jusques a present, tellement ma vie a esté instituee, que n’ay esté digne de reprehension : & je vous supplie que vous desistez de telle timeur, qui est sans occasion : & quand a ce que me avez dict d’ung mien serviteur : lequel vous a monstré quelque menasse, je ne puis ymaginer dont procede la cause : & ne debvez craindre que de mon sens je soye si alienee que je luy aye exhibé ce qui est digne d’estre confermé soubz profonde silence. Apres avoir ce dict, nous feusmes quelque espace de temps sans parler : car entre nous les continuelz souspirs pulluloyent, en jectant doux & amoureux regardz, en sorte qu’il nous sembloit que nature de soy mesme s’esmerveillast, puis apres Guenelic reprint le propoz, & deist ainsi.

Madame, je vous supplye que ne vous irritez aulcunement, & ne me vueillez imputer a malignité, ce que je vous ay familierement declaré : car la timeur du grand enflambement qui naistre en pourroyt (si monsieur vostre mary en avoyt quelque doubte) m’a contrainct de prononcer telles & semblables parolles : & si en partie aulcune, vous estimez de moy offensee je suis celluy qui a tout dernier supplice, me efforceroye pour la faulte reparer ou amender, car en vostre vouloyr consiste toute ma presente & future beatitude & felicité, ou ma perpetuelle calamité, & si a vostre bonne grace je suis accepté, ma vie en sera doulce & tranquille, & si aultrement vous disposez, soubdainement au vivre feray cession : mais je suis aulcunement corroboré & reconforté, parce que certain suis estre en la puissance de celle qui ne pourroyt, sinon avecq clemence & doulce mansuetude juger, & pource que c’est chose humaine avoyr compassion, Je vous supplie de mollifier vostre cueur, & vueillez retribuer ou remunerer ung vostre serviteur entier & cordial de tant de fatigues par luy soustenus. Et pendant que nous avons le temps commode & propice : ne vous soit ennuy de me certiorer de vostre ultime & finale volunté. Apres les doulces & suaves parolles je luy commençay a dire. Mon amy, je comprendz voz parolles & profonde eloquence tant efficacissime : qu’elle pourroit pervertir la pensee de la chaste Penelope, & attraire le courage invincible de la belle Lucresse : mais peult estre que voz doulces & attractives parolles sont fainctes & simulees : car le plus souvent vous aultres Jouvenceaulx usés de telles faintises & adulations pour circonvenir la simple credulité fœminine, aulcunesfoys peu constante & trop liberalle : et ne tendez a aultre fin, sinon que a priver d’honneur celles que vous dictes tant aymer : mais si je pensoye que en vostre amour feussiez ferme & stable, & que vostre vouloyr ne feust aulcunement muable ne transitif, affin de ne estre ingrate de si grande amour, si la faculté me estoyt concedee, je desirerois vous premier & guerdonner de voz services : mais comme je vous ay par plusieurs foys dit. Comment se pourrois accomplir vostre vouloyr, sans denigrer & adnichiler en moy la chose, qui en plus grande observance que la propre vie se doibt conserver ? Considerés que toute chose perdue restituer se peult, sinon en chasteté corrumpue : parquoy si je use de pitié en vous, je useray de crudelité en moy mesmes, par estre peu estimative de mon honneur, et pourroye succumber aux dangiers des langues pestiferes, dont en grand peine en bien vivant se peult on garder.

A ces motz ne differa point la responce : mais avecque une eleguante & doulce prononciation me deist. Ma dame unicque, se pourra il faire que soyez si cruelle que par trop grande acerbité a mort me conduysés ? Voz parolles par lesquelles je ne puis gueres esperer, ne me sont de moindre douleur que fut la chemise de Dianira a Hercules. Las ma Dame si tant de felicité me estoit concedee, que je puisse parvenir a mon desir & affection : Auriez vous si maulvaise estime de moy, que par ung vouloir pervers & inique je voulusse divulguer le secret de noz amours ? plustost me exposeroys a mille especes de mort : mais vouldrois estre secrete & curieuse, autant de l’honneur que de l’amour : & si vous pensez que mes parolles soient proferees par simulation ou faintise, grandement seriez alienee de la verité : car ce n’est ma coustume de user de parolles aornees ny adulatoires, entendu que de nulle vivante : je ne quis oncques la familiarité que de vous, & pourtant ne debvez differer de exaulcer ma requeste, en chassant toute rigeur de vostre noble cueur, & me vueillés liberer de si grande anxieté & douleur, sans me laisser continuellement languir.

Finies les doulces & melliflues parolles, je fuz en si excessive joye reduycte, que nulle chose je respondoye, mais en jectant grand affluence de doulx souspirs, luy signifioye la doulceur intrinseque, que par ses parolles j’avoye receue : mais subitement revint en ma memoyre la crainte de mon mary, qui me causa une extreme destresse, pour la timeur que j’avoye d’estre trouvee parlant a mon amy : en prenant ung doulx & amoureulx congé, luy ditz. Vivés en esperance : car soyés certain que je auray de vous memoire. Et luy continuant ses humbles, doulces & depriantes parolles de moy se partit, & encores ne estoye gueres eslongnee, que mon mary survint & luy circonvenu, incontinent nous retirasmes en nostre domicille.

Depuis les amoureuses devises, je continuay tousjours de frequenter le lieu, qui est dedié pour a chascun faire droict & accord : mais je feuz long temps sans que j’eusse l’opportunité de nous assembler en devises. Je ne sçay si mon amy differoit par crainte, ou s’il le faisoit par cautelle, affin que l’amour peust accroistre en moy, parce que aulcunesfoys par continuelle conversation on se fastidie & ennuye, Car la chose moins visitee & congneue, engendre plus de admiration. Je pensoys & ymaginoys incessamment, quelle pouoit estre l’occasion de si grande observance & silence, & venois souvent a reduyre en ma memoire les propos que nous avions tenus ensemble, & y prenois une singuliere delectation : aulcunesfoys en telles varietez de pensees je disoye en moymesmes, c’est la crainte de mon mary qui le garde de parler a moy : car par ce que par conception puis comprendre, ou par fantasie ymaginer, il ne adjouste aulcune foy en mon dire : car il ygnore l’excessive amour que je luy porte, a l’occasion que je le persuade de croire le contraire de cela, dont il a manifeste demonstrance. Mais ce qui me garde de luy declairer, c’est la crainte que j’ay de le perdre. Plusieurs jours passois & consumois en pensant & meditant diverses & nouvellles fantasies, tellement que par continuer je tombay en une insidieuse fiebvre, qui me debilitoit & dissipoit le corps, avecq si grand vehemence, que impossible m’eust esté me soustenir : parquoy contre mon vouloir je delaissay le plaisant & solacieux exercice du lieu plaidoyable. Mon mary continuoyt d’y aller selon sa coustume, & quelque foys me disant avoyr veu mon amy, pour experimenter quelle seroyt ma contenance, & une foys entre les aultres me deist. J’ay veu ce meschant homme remply de iniquité, seminateur de tous maulx, remply de libidinosité & infamie. Je dictz le traystre ton amy : lequel m’a tousjours suivy, je ne sçay se il pense que je ne congnoysse ses manifestes follyes, dont je ne ose monstrer aulcun semblant pour la timeur que je ay de t’engendrer scandale : parquoy il peut seurement aller par tout : car pour la conservation de ton honneur je ne le vouldroye aulcunement molester : mais je soubhayte le tenir dedans mes boys, a l’heure je userois de cruelle vindication, en luy faisant tresgriefz & innumerables tourmens : puis apres que mon appetit seroit rassasié de le travailler, je te feroye present de son corps tout desrompu & lasseré : & a l’heure t’enfermeroys en une tour, ou par force & contraincte je te feroye coucher avecq luy, puis apres luy ferois user sa detestable & miserable vie, par la plus cruelle & ignominieuse mort qui seroit possible de me adviser. Ainsi qu’il se delectoyt a dire telles ou semblables parolles, je l’escoutoye merveilleusement courroucee, & en basse voix je commençay a dire en me adressant a Dieu.

O Eternel, exalté et sublime Dieu : si quelque fois vous plaist ouyr les miserables pecheurs, prestez vostre ouye a ma priere et supplication, et ne regardez en mes pechez & iniquitez. Mais par vostre infinie bonté, doulceur & clemence vueillez accepter & exaulcer ma requeste, qui est telle, que vueillez preserver et garder le mien amy de la cruelle ferocité de mon mary. O paoure desolee que je suis, je congnois et sçay vous avoir griefvement offensé par infinis desirs que j’ay eu d’accomplir mon appetit desordonné, & encores ne me puis repentir, parce que suis du tout privee & destituee de ma liberté. O souverain Dieu, je suis certaine que sçavez le secret de mon cueur : car la divine præscience sçait & congnoist tout, sans riens reserver, et voyez que continuellement je suis tentee de me vouloir tuer et occire sans avoir regard a la perdition de ma paoure ame : et pourtant vous exore et prie que m’octroyez la mort, qui est la derniere fin de toute chose, pour eviter que par excessive douleur, je ne soye contraincte de perpetrer chose si enorme et abominable, a quoy je ne sçauroye resister, si le cas advenoit que mon mary commist homicide en la personne de celluy que j’ayme avecq telle fermeté, que plustost pourroye souffrir mille foys la mort par mille manieres de tourmentz & griefves douleurs, que me sçavoir distraire de son amour. Et doncq pour eviter le plus grand mal, plaise a ta doulceur & benignité de maintenir en vie le mien amy, et si de telle grace ne suis digne, et que ma voix ne puisse toucher vostre altitude Dieu eternel, je supplie les sainct glorifiez, qu’ilz vueillent estre intercesseurs pour moy, affin que par ce moyen mon humble requeste soit exaulcee. Apres avoir faicte telle priere & supplication me semblois estre aulcunement allegee, toutesfoys je fuz assez longue espace sans me pouoir revalider : mais la singuliere affection que j’avoye de parler a mon amy, me contraignit de me lever & aller au lieu judiciaire, premier que feusse guerie : auquel parvenue, je trouvay mon amy, qui de sa premiere coustume estoit fort aliené. Car de la premiere veue, & plusieurs foys depuis accoustumee salutation laissa l’office : mais en passant souvent pres de moy par faintive dissimulation se devisoit de procés, & sembloit que sa pensee feust occupee de merveilleuse sollicitude, Et moy espouventee : ne sçavoye la cause dont procedoit telle observance de silence. Je me doubtoye de quelque nouvelle amour, & disoye, ma longue absence aura peu aliener mon amy de moy : car luy qui est disposé a aymer, & si est digne d’estre ayme, peult avoir trouvé quelque une (selon son desir) aussi disposee a aymer. Parquoy des peines de tant de temps en petite heure seray privee. O peult estre que contre moy est irrité de quelque chose, dont je ne sçay l’occasion, Et se ainsi estoit, y pourvoir ne me seroit possible, pource que a medecin ignorant impossible est le medeciner. Telles variables ymaginations m’estoient tresgriefves, & quasi insupportables, pour les vaines opinions qui me tenoient en suspect, & me causoient une fiebvre si tresfroide (avecq la crainte que j’avoye) que je m’esvanouyssoye : mais apres mes innumerables considerations, deliberay souffrir plus patiemment mes calamitez, en me occupant a penser & a ymaginer par quelles manieres je pourroys estre certioree de la cause de si estrange mutation. De diverses pensees, cures & solicitudes fuz par plusieurs jours travaillee & penetree, voyant mon amy perseverer en telle orguilleuse superbité, & s’il n’eust esté accompaigné (comme il estoit tousjours) je n’eusse esté si lente de parler a luy, pour sçavoir la cause : mais nonobstant, quelque fois je fuz tellement contraincte de furieuse rage D’amour, dont j’estoye enflambee, si que je ne pouvoye plus souffrir l’extreme douleur interieure qui estoit en moy, parquoy sans avoir honte ne vergogne, voyant mon amy se pourmener, je le suyvis, & sans premediter ce que je debvoye dire, fuz si hardie que le tiray par la manche de sa robbe, & doncq il me regarda comme fort esmerveillé, & se arresta, & a l’heure je baissay la veue : & pensay ung petit. Puis apres pour ne sçavoyr trouver commencement de propos plus honneste, luy demanday s’il n’avoit point veu mon mary, luy disant que je le cerchoye pour luy exhiber quelques letres qui me estoient survenues. Et lors il me respondit que non, & se departit sans aultre chose dire. Mais peu de jours apres avecq une grande audace & superbe oultrecuydance vint parler a moy, & me dist.

Reproches de l’amy a sa dame pour trop languir.
Chapitre. XX.

Ma dame je cognois ores & le voy evidemment que voz pensees sont merveilleusement discordantes a la prononciation. Au moins si je suis bien memoratif des dernieres parolles que vous me dites, qui furent telles : vivez en esperance, & je auray de vous memoire. Mais vous ne debvés estimer que je soye si exoculé ny aveuglé, que ignore les propos, mocqueries & derisions que journellement faictes de moy, & pareillement monsieur vostre mary, ce que ne sçauriez nyer : car qui a escouté voz devises m’en a faict le rapport, dont je fuz merveilleusement irrité, considerant que de vous je n’euz oncques que fatigues, tristesses, & vie tresdolente : mais si deliberee estiez de me licencier, si debvriez vous user de moyens plus conveniens & honnestes, & m’enucleer & declairer vostre couraige. Car celer les choses qui sont manifestes, est plustost acte de curiosité que de prudence : de laquelle je vous pensoye vraye dame & manifeste, & estimoye tant de vostre vertu, que toutes choses vitieuses vous feussent detestables, & croyoye que non seulement les eussiez evitees, mais avecq une discretion eussiez remonstré aux aultres qui en seroient entachez pour estre moyen de les extirper & abolir : mais si bien considerez, ce n’est acte vertueux de user de telles mocqueries, dont je seroye fort mal content, n’estoit une chose qui me conforte, c’est que je ne suis seul abusé de ce variable sexe femenin, & le unicque refuge des miserables, est de veoir les aultres de semblables passions oppresser.

Apres qu’il eut ce dict (combien que ses parolles feussent proferees en grosse fureur) je sentis mon cueur d’une certaine liesse si profuz, que l’exprimer seroit difficile, esperant que luy feroye croire le contraire de ce que le faulx relateur luy avoit dict & recité, auquel il ne debvoit aulcune foy prester, car il pouoit veoir par signes evidentz que je l’amoye oultre l’humain croire, & si quelques fois faignant de rire & me sollacier, j’avoye tenu aulcun propos de luy, s’estoit pour complaire a mon mary, en dissimulant ingenieusement l’amour que je luy portoye, affin qu’il me feust imparty plus de liberté que paravant. Ainsi que je pensoye & ymaginoye quelle excuse je diroye a mon amy, qui peut avoir lieu de reception, il me pressoit & stimuloit de respondre, & par impatience disoit : Je suis marry que vous estes si lente & tardive de parler : parquoy vous donnez occasion aux detracteurs de penser & de dire plus de mal encores qu’il n’y en a, & a l’heure je luy respondy. Je suis grandement esmerveillee & non sans occasion des fascheux propos par vous proferez, & ne puis conjecturer ne presupposer, qui vous meult de me attribuer telle faculté de derision & mocquerie, a quoy je ne pensay jamais : & si quelque faulx rapporteur vous a persuadé de le croire, la coulpe a vostre inconstance se doibt ascripre : car peult estre que quelque cler voyant s’est apperceu de voz continuelles poursuytes : lequel pour interrompre ou alterer nostre amour auroit esté annunciateur d’une artificielle mensonge, & pourtant ne debvez en vostre conception imprimer semblables habitudes : car le facile croire, le consentir ou mensonge, sont signes manifestes de personne aveuglee. Il me desplaist fort de ce que vous estes si peu estimatif de mon honneur. Je congnois apertement que ne differez de dire en publicque ce qui se debvroit conserver en silence, jusques a ce que nous fussions en lieu plus commode. L’on doibt estre sage, discret & secret es choses qui tousjours les vies & honneurs concernent : pour ce je vous prie & supplie que vueillez estre plus considerant, ou si ainsi ne le faictes, ce me sera evidente demonstration d’une grande scelerité & maulvaistie. Quoy voyant je succumberay en si grosse molestie de cueur : qu’elle sera occasion de me faire finer la vie. Ainsi que je disoye telles parolles, je me retiroye aux lieux qui me sembloyent plus secretz & taciturnes. Et ce voyant mon amy, s’efforçoit de parler plus haultement, & me disoit : Ma dame, diserte & accommode est vostre narration, & de telle efficace, que je me persuade de le croire. Mais affin que ne consumons le temps en superfluité de propos, je vous prie de me dire si je parviendray a mon intention. Je vous prononce briefvement mon intention : mais la crainte que j’ay me doibt servir d’excuse raisonnable. Ouye sa proposition me retiray ung petit arriere des gens qui en grand multitude affluoient : & en basse voix luy deiz, que la journee sequente il se trouvast au temple (lequel je nommay) la ou nous pourions avoir l’opportunité de deviser plus a loisir. A ces motz en grande promptitude il me respondit. Ma dame quand aux devises je me contente, & vous en quitte : car si bien considerez la consummation de temps, a la longue servitude merite premiation : & si vous estes ingrate de si grand amour, vous pervertirez l’ordre de vostre gentille nature, laquelle pour aymer semble estre nee. Ayez memoire & recordation de Cydipe, laquelle pour estre a son amant ingrate, de la deesse Diane griefvement fut punie.