—Un mot, un seul mot!
—Les larmes de deux pauvres femmes changeraient-elles quelque chose à la fatalité qui pèse sur nous?
—Non, vous avez raison, maître. Adieu! Adieu! Et, étouffant un cri de désespoir, Herman Steenvliet sortit de la maison en courant et reprit le chemin creux, sans remarquer deux ou trois paysans qui l'épiaient et qui le suivirent des yeux en échangeant de grossières plaisanteries.
X
Herman Steenvliet, le cœur plein d'angoisse et de chagrin, marchait dans le chemin creux qui devait le conduire à Loth, près de la station de chemin de fer; mais, arrivé là, il se sentit un tel dégoût pour la société des hommes, et un tel besoin de solitude, qu'il résolut d'aller à pied jusqu'à Bruxelles, en suivant les bords du canal de Charleroy.
En chemin il s'arrêtait souvent, secouant la tête, se parlait tout haut à lui-même et se faisait violence pour retenir les larmes qui voulaient à chaque instant jaillir de ses yeux.
Sa conscience l'accusait; il comprenait fort bien que l'honneur et la bonne réputation de Lina resteraient compromis, car au village surtout, les souillures que la calomnie répand sur ses victimes sont, de leur nature, ineffaçables. Lui, Herman, avait prévu le mal et l'avait redouté; par égoïsme ou par faiblesse il avait continué ses visites, et conséquemment c'était par sa faute que son amie d'enfance allait rester méprisée et blâmée. C'est ainsi qu'il avait récompensé ces braves gens de l'amitié désintéressée qu'ils lui avaient témoignée.
Cette conviction lui était extrêmement pénible. Il se creusait le cerveau à chercher un moyen de défendre Lina contre les soupçons injurieux des gens du village; mais son esprit restait stérile. Considérant que tout ce qu'il pouvait tenter aurait pour unique résultat de provoquer des calomnies nouvelles et plus odieuses encore contre l'innocente jeune fille, il devait se soumettre avec résignation à la fatalité qui pesait sur lui.
Il ne reverrait plus jamais Lina Wouters; tout était rompu entre elle et lui; leurs relations ne devaient jamais se renouer.
Ah! il mesurait maintenant toute l'étendue, toute la puissance de son amour pour la naïve compagne de son enfance, et il s'en effrayait. Et quoique le serment de fidélité qu'il allait jurer au pied des autels à une autre femme lui fît un devoir devant Dieu d'oublier Lina, il sentait bien, hélas! qu'il ne le pourrait pas. Ah! si les millions de son père ne s'élevaient pas entre lui et la victime de son égoïste imprudence, s'il était pauvre, avec quelle joie triomphante il élèverait Lina au-dessus des atteintes de la calomnie! Mais il ne pouvait pas y penser: il ne pouvait pas se soustraire à son triste sort; il fallait qu'il devînt l'époux de Clémence d'Overburg.