—Mais, Herman, dit-il, je ne vous comprends pas. Expliquez-moi donc quelles raisons vous poussent à rompre ainsi vos engagements. Avez-vous appris, sur Clémence ou sur ses parents, quelque chose qui vous blesse?

—Non, mon père. A quoi bon vous répéter encore une fois les raisons qui, dès le premier moment, me firent considérer cette union disproportionnée comme devant faire le malheur de toute ma vie? Avec votre argent vous achetez une bru, rameau d'une antique et illustre souche. Elle ne peut pas m'aimer jamais, moi, le fils d'un ouvrier enrichi, le bourgeois égoïste dont l'orgueil veut anéantir et absorber sa noblesse. Je lirais sans cesse cette accusation dans ses yeux… Ses parents se vengeraient sur moi par une haine irréconciliable, et me mépriseraient… Et moi, moi, je devrais baisser humblement et sans résistance la tête devant cette humiliation! car ma conscience me dirait que je l'ai méritée.

—Bah! bah! folies que tout cela. Cela n'a pas le sens commun. C'est peut-être la quatrième fois que vous me répétez ces réflexions défavorables, et chaque fois vous avez reconnu qu'elles n'étaient pas fondées.

—En effet, mon père, chaque fois je me suis soumis par respect, par affection pour vous. Et s'il n'avait pas surgi d'autres raisons pour me faire reculer, j'aurais probablement accepté mon sort, si triste qu'il me parût.

—Ah! bon, il y a une nouvelle raison?

—Clémence d'Overburg n'a pas la moindre inclination pour moi; au contraire!

—Vous vous trompez, Herman, soyez-en sûr, son père me disait encore dernièrement qu'elle parle de vous dans chacune de ses lettres, et qu'elle s'informe avec intérêt de votre santé.

—Cela se peut; mais son frère Alfred, sans me le déclarer positivement, m'a fait suffisamment comprendre que mademoiselle Clémence redoute le mariage projeté comme une mésalliance déshonorante.

—Vous avez mal compris ses paroles.

—Ah! n'est-ce pas naturel? Clémence courbe la tête sous la volonté de son père, sous la pression de la fatalité. Elle se sacrifie à l'honneur et au bien être de sa race; elle se vend pour sauver ses parents d'une décadence scandaleuse. Certes, cette abnégation de soi-même est un acte digne d'éloges; mais plus noble Clémence se montre, plus lâche et plus cruel serais-je en consentant à conduire à l'abattoir cet innocent agneau. Non, je ne le ferai pas, jamais, jamais! Ce rôle de bourreau me répugne. L'idée que je devrais vivre jusqu'à la fin de mes jours côte à côte avec ma victime, me fait trembler d'horreur… Et je vous le répète, mon père, rien au monde ne peut me faire consentir à épouser mademoiselle d'Overburg.