L'entrepreneur secoua la tête avec impatience.

—Vous êtes de bien mauvaise humeur aujourd'hui, dit-il. Les paroles sans portée d'Alfred d'Overburg vous ont indisposé: mais je veux croire que cet accès de dépit se passera bientôt, comme précédemment; sans cela votre hardiesse, la légèreté avec laquelle vous essayez de reprendre vos promesses, me mettraient dans une juste colère. Ah! mon sang coule dans vos veines? Ah! vous avez une volonté ferme? Mais moi, je suis votre père, et j'ai une volonté qui n'a jamais plié. Si cela devenait nécessaire, je saurais vous montrer que quand une fois j'ai mûrement et fermement décidé quelque chose, tout doit se courber devant moi: vous surtout, qui êtes mon fils… Allons, poussez votre audace jusqu'au bout: osez me répéter que vous refuseriez d'obéir à mes ordres, à mes prières! Est-ce ainsi que vous voulez me récompenser de toute ma vie de dévouement et de sacrifices?

Le jeune homme, qui ne voulait pas répondre à cette question, avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, et regardait obstinément le parquet, sans rien dire. Son attitude humble fut prise par M. Steenvliet pour un signe d'hésitation ou de regret.

—Voyons, mon bon Herman, dit-il, ne vous laissez pas aller à toutes ces sottes idées. Elles vous attristent inutilement; car, à supposer qu'elles soient fondées en partie, à quoi cela vous avancerait-il? L'affaire est poussée trop loin pour que l'on puisse revenir sur ses pas. Puis-je aller dire maintenant au baron d'Overburg que nous refusons la main de sa fille? Je n'oserais jamais lui faire un si sanglant affront. Cela est complètement impossible, et d'ailleurs je ne le voudrais pas. Oubliez-vous donc, Herman, que l'unique but de mes efforts, de mes labeurs, de mes épargnes, de ma vie, a été de préparer et de réaliser votre élévation dans le monde. Et maintenant que mon vœu le plus ardent va s'accomplir, maintenant que vous allez devenir l'époux d'une jeune fille de haute noblesse, maintenant que le vieux maçon,—devenu riche grâce à son habileté et à son travail,—va voir son sang plébéien se mêler au sang illustre des Overburg, vous renonceriez à cette brillante alliance? Ah! ah! quelle folie! Soyez plus avisé; dites-moi que vous acceptez avec gratitude la main de Clémence.

—Je ne l'accepte pas, mon père!

—Ah çà! êtes-vous ensorcelé? s'écria l'entrepreneur irrité. Ne comprenez-vous donc pas que si je prenais au sérieux votre proposition insensée, vous me rendriez profondément malheureux?

—Je le sais, mon père, et pourtant…

—Pourtant quoi?

—Pourtant je dois refuser. Si je n'épouse pas Clémence, vous en aurez du chagrin pendant quelque temps; mais si je l'épouse, je me condamne moi-même à une existence sans amour, sans espoir, sans dignité. Je ne veux pas m'acheminer vers le tombeau, courbé sous l'humiliation et la haine… C'est une loi: de deux maux il faut choisir le moindre. Mademoiselle d'Overburg ne sera jamais ma femme.

—Par le diable, c'est ce que nous verrons!