—En effet, je me le rappelle, pauvre garçon, il a reçu une volée de giffles, tandis qu'il méritait plutôt une médaille d'honneur. Ah! Caroline, quel joli couple d'enfants vous formiez à vous deux! Lui, hardi et déjà généreux, vous, aimable et douce. Je vois encore ma bonne et défunte femme vous serrer tous les deux dans ses bras, avec autant d'amour et d'orgueil que si vous aviez été aussi son enfant. Quelle douce et noble femme c'était, n'est-ce pas?
—Elle me sourit encore souvent dans mes rêves, Monsieur.
—Ne parlons plus de cela, Caroline, il n'est pas bon de penser à ces choses qui sont passées depuis si longtemps, il y a, hélas, dans ces souvenirs, tant de places devenues vides!
—Comme je vous le disais, Monsieur, poursuivit la jeune fille, la reconnaissance me fit former le projet de sauver M. Herman à mon tour. Je conviens que pour atteindre ce but j'ai fait tout ce qui était possible pour l'attirer ici. Nuit et jour j'ai calculé les moyens d'y parvenir et ma mère m'y a aidée. Le bon Dieu ne devait pas désapprouver mon intention, puisqu'il a secondé mes efforts. Oui, Monsieur, mon unique désir était de tenir M. Herman éloigné des plaisirs malsains et des orgies où l'entraînaient ses amis. Ce but, je l'ai atteint. M. Herman, depuis qu'il est venu chez nous, évite les occasions qui pouvaient l'entraîner à boire. Il est guéri et sauvé. Il est vrai que j'ai à souffrir cruellement à cause de cela. Ce matin même on m'a chassée du village en me jetant de la boue et des pierres; mais je ne regrette pas ce que j'ai fait, au contraire, je bénis le ciel qui m'a permis de m'acquitter envers M. Herman du bienfait que j'ai reçu de lui dans mon enfance.
L'entrepreneur la regardait avec des yeux qui ne brillaient pas seulement d'admiration, mais qui se mouillaient aussi d'attendrissement. Il comprenait parfaitement maintenant comment il se faisait que son fils se fût laissé charmer par l'aimable fille qui avait été son amie d'enfance. Lui-même, son père, malgré ses cheveux gris, se sentait tellement sous le charme, qu'il oubliait sa propre situation. Il se leva, posa son bras sur l'épaule de la jeune fille et effleura son front pur d'un baiser paternel.
—C'est donc vous, ma bonne Caroline, dit-il doucement, qui avez tiré Herman du chemin dangereux de la dissipation et du vice? Oh! soyez-en bénie, mon enfant! Et moi qui croyais que vous étiez la seule cause de mon chagrin.
—Moi, la cause de votre chagrin, Monsieur?
—Herman devait se marier avec une jeune fille de haute noblesse. Il refuse… Ce rayon de bonheur dans vos yeux! Ce refus vous réjouit donc?
—Oh! non, il me surprend et m'étonne. Il nous avait pourtant si fermement assuré qu'il était positivement décidé à se conformer à vos désirs!
—A moi aussi il a promis la même chose plusieurs fois. C'était le vœu, le rêve de toute ma vie; j'allais toucher au but de tous mes efforts et maintenant, maintenant il refuse obstinément. Oui, pour se soustraire à mes ordres, à mes prières, peut-être pour me tromper, il ose m'écrire qu'il est parti pour un pays étranger.