—Entrez dans le grand salon, mon oncle, personne ne vous y dérangera, dit M. d'Overburg, très rassuré en apparence sur le résultat de cet entretien.
Mais le marquis, qui connaissait parfaitement les êtres du château, traversa un long corridor, et ouvrit la porte d'une pièce qui avait vue sur le parc.
—Asseyez-vous, Clémence, dit-il en lui avançant un siège. On dirait que vous avez peur. En ce cas, vous avez tort, car je n'ai pas d'autre intention que de bien savoir ce que vous désirez réellement. Je veux me conformer à vos souhaits, et, pour que vous ne craigniez pas de me dire la vérité, je fermerai la porte à clé en dedans.
La jeune fille le suivait de l'œil en tremblant. Sa situation était véritablement cruelle, son sang se glaçait à l'idée de tromper son bon parrain en ce moment solennel. Si la force lui manquait pour le faire, elle rendait son consentement impossible, et condamnait ses parents et ses sœurs à la pauvreté. Par un suprême effort sur elle-même elle rassembla tout son courage et résolut de se résigner encore à ce dernier sacrifice, le plus pénible de tous. Mais, ô Dieu, ne succomberait-elle pas dans la lutte contre la vérité?
Lorsque le marquis se fut assis en face d'elle, il lui dit:
—Clémence, vous avez toujours montré, plus que vos frères et sœurs, que vous sentez et que vous savez quels devoirs impose à l'homme le privilège d'être sorti d'une race illustre. J'ai toujours trouvé en vous la conviction que nous devons reculer devant tous les actes qui peuvent ternir l'éclat du nom de nos aïeux ou souiller l'honneur de notre race. Aussi lorsque votre père m'écrivit que vous, vous-même, Clémence, vous imploriez mon consentement pour pouvoir contracter mariage avec le fils d'un bourgeois, je fus comme frappé d'un coup de foudre, et je restai pendant plusieurs heures absorbé par mes tristes réflexions sur ce revirement inattendu dans vos idées. Cela me paraissait absolument impossible; mais les affirmations répétées de votre père ne me permirent point de persister dans mes doutes. Je n'en disconviens pas, ce mariage,—une mésalliance au premier chef,—me rendit pendant quelques semaines triste et malheureux. Certainement j'aurais refusé mon consentement, si, d'un autre côté, je n'avais pas été forcé de reconnaître que ce mariage était un moyen de tirer vos parents d'une situation critique et très difficile. Connaissez-vous cette situation telle qu'elle est?
—Je la connais tout à fait, répondit la jeune fille.
—Eh bien, Clémence, si je m'apercevais cependant que vous n'acceptez la main du jeune M. Steenvliet que d'après les conseils de vos parents, et non sans contrainte, alors, certainement je ne me sentirais pas la force de concourir à votre malheur en vous donnant mon consentement.
—J'espère que je serai heureuse, mon bon parrain. Personne n'exerce la moindre pression sur moi.
—Alors, c'est probablement qu'une sympathie, secrète et réciproque vous attire l'un vers l'autre. En pareil cas, vous ne seriez peut-être pas malheureuse, quoique j'en doute fort. Vous l'aimez donc bien sincèrement? Répondez-moi sans crainte: je suis un vieillard et je suis votre parrain.