L'entrepreneur fut si profondément blessé de l'injustice de ces reproches, qu'il regardait le marquis d'un air furieux et paraissait prêt à l'assaillir à poings fermés; mais il fut retenu par le regard froid et impérieux du vieux gentilhomme.

—Vous êtes fous d'orgueil, grommela M. Steenvliet. Oser me dire en face que l'on nous haïra et que l'on nous méprisera parce que nous sommes des bourgeois, parce que nous avons travaillé depuis notre jeune âge et que nous avons apporté notre part au bien-être général! N'est-il pas vrai, marquis, c'est pour cette raison-là seule que vous nous méprisez?

—Non, ce n'est pas pour cela, répliqua l'autre avec un calme exaspérant. Pour nous, tous les gens ont le même droit d'être estimés et respectés, excepté pourtant ces ambitieux qui, au moyen d'intrigue ou d'argent, s'insinuent dans nos rangs, et ont assez peu de vergogne pour venir implorer de nous des regards d'indulgence, avec le vain espoir que par là ils oublieront eux-mêmes et que d'autres oublieront comme eux où était placé leur berceau. De quel côté est l'orgueil insensé?

—Assez, assez! s'écria l'entrepreneur frémissant de rage. Sortez de ma maison, monsieur le marquis, sortez sur-le-champ, car je le sens, je ne resterais pas maître de moi. Dès demain matin je donnerai les ordres nécessaires pour faire poursuivre judiciairement le remboursement immédiat des deux cent cinquante mille francs!… Mais vous pouvez encore revenir sur votre résolution; je vous donne du temps jusqu'à demain matin à dix heures.

—Ceci est devenu tout à fait inutile, Monsieur, dit le marquis avec un tranquille sourire. Jusqu'à présent j'ai reculé à l'idée d'entamer si profondément ma fortune. J'espérais en votre générosité. Mais votre invincible aveuglement me décide; j'aime mieux vendre une grande partie de mes biens que de sacrifier ma pauvre Clémence à votre égarement. Je vous annonce, monsieur Steenvliet, qu'avant quatre jours les deux cent cinquante mille francs vous seront payés, capital et intérêts. En conséquence, j'ai le droit de reprendre et je reprends complètement la parole du baron d'Overburg.

L'entrepreneur était comme frappé de la foudre. Le baron ne lui avait-il pas affirmé, à différentes reprises, que son oncle était un avare endurci, qui ne donnerait pas seulement mille francs pour sauver son neveu.

Le rouge de la colère et de la honte lui montait au front, et il murmura, stupéfait et décontenancé.

—Vous, marquis, vous paierez la somme entière, en une seule fois, avant qu'il se soit passé quatre jours?

—Cela vous étonne? Moi aussi je possède des millions, en biens-fonds il est vrai, mais mes précautions sont prises; je sais où je puis lever l'argent nécessaire.

—Il ne reste donc plus d'espoir pour mon fils? soupira l'entrepreneur découragé.