Quelqu'un qui l'eût surpris dans cet état aurait infailliblement supposé qu'il venait d'être frappé d'une attaque de démence.

XV

Dans la matinée du même jour, la mère Wouters était assise près de son poêle, occupée à éplucher les légumes pour le dîner.

De temps en temps elle regardait du côté de la fenêtre. Il tombait une grosse pluie, et la bonne femme poussa un soupir en pensant qu'il ne serait pas possible, par une pareille averse, de continuer au jardin le travail commencé.

Bientôt son attention fut détournée par un léger bruit qu'elle entendit dans l'étable. Elle écouta un instant, puis elle se dit à elle-même à voix basse:

—Pauvre Lina, elle ne chante plus jamais. A peine puis-je l'entendre quand elle travaille pourtant si près de moi… Son cœur est plein de chagrin; elle s'efforce de nous le cacher, mais je le vois bien… Certes, cela me fait également beaucoup de peine que M. Herman, pour ne pas être obligé de se marier, s'est enfui en pays étranger et a si grandement attristé son pauvre père. Mais est-ce notre faute à nous? Y pouvons-nous quelque chose? Si nous ne songions qu'à notre propre bien-être, ne devrions-nous pas nous en réjouir, au contraire? Car maintenant M. Herman ne viendra certainement plus ici, et, Dieu merci, les gens finiront par reconnaître qu'ils nous ont calomniés…

Lina entra et s'arrêta au milieu de la pièce sans prononcer une syllabe; elle regardait autour d'elle et avait l'air de chercher quelque chose. Sa mère la regarda à la dérobée et secoua la tête avec compassion. La jeune fille se dirigea à pas lents vers un des angles de la pièce, prit un carreau de dentellière, s'assit de l'autre côté du poêle sans rien dire, et se mit a entremêler ses fuseaux.

—Lina, vous voilà encore bien triste aujourd'hui, dit la veuve.

—Le mauvais temps me chasse hors du potager, ma mère, répondit-elle.

—Non, ce n'est pas cela: vous pensez sans cesse à M. Herman.