—Je l'avoue, mère.

—Vous n'êtes pas raisonnable, mon enfant. Avoir pitié de ceux qui sont malheureux, même par leur propre faute, c'est assurément louable; mais cela ne doit pas aller jusqu'au point de se rendre malade soi-même.

—Mais je ne suis pas malade, et ne le deviendrai pas, dit la jeune fille avec un sourire plutôt triste que joyeux.

—Vous aviez pourtant fermement promis à grand-père de chasser ces idées tristes.

—Ah! ma mère, nous avons beau promettre, nos idées vont et viennent malgré nous.

—Puisque M. Herman est parti maintenant pour un pays étranger, nous ne le verrons probablement plus. Penser à lui plus longtemps ne peut lui faire ni bien ni mal; vous devriez donc l'oublier tout à fait, mon enfant.

—Je le voudrais, mère, mais cela m'est impossible: son image est toujours devant mes yeux. Cette nuit même je l'ai vu, les yeux pleins de larmes, et me suppliant d'avoir pitié de son sort amer.

La mère Wouters regarda sa fille avec étonnement; mais elle chassa immédiatement de son esprit le soupçon qui venait d'y pénétrer, et lui dit:

—Allons, allons, Lina, vous êtes encore une innocente enfant. Les songes doivent toujours se prendre au contre-pied; nous avons donc des raisons de croire que M. Herman n'est pas aussi malheureux que vous pensez.

—Pas malheureux, mère? répéta Lina avec une triste ironie. Son père a cherché et trouvé pour lui une fiancée, une demoiselle noble et riche. Le bon M. Steenvliet,—car son cœur est excellent au fond, croyez-le, ma mère,—était si satisfait, si joyeux de ce brillant mariage, qu'il considérait comme la récompense de sa longue vie de travail… Mais M. Herman, qui paraît avoir une aversion pour le mariage, s'enfuit en pays étranger et laisse son pauvre père tout seul! Ah! Herman a agi sans doute dans un moment d'égarement; mais, quoi qu'il en soit, pensez-vous, ma mère, qu'après une pareille action un homme puisse avoir encore un seul jour de repos? Savoir qu'on a rendu son vieux père malheureux, cette douloureuse conviction doit lui ronger le cœur comme un ver. Et vous et grand-père vous trouvez étonnant que j'aie pitié de celui sans la généreuse amitié duquel je ne serais plus de ce monde.