Les deux femmes le regardèrent avec une expression d'épouvante.
Elles paraissaient croire qu'il avait perdu l'esprit.

—L'impatience de connaître mon sort me brûle le sang, poursuivit-il. Je n'ai pas le temps de prendre des détours… Lina, j'ouvre mon cœur devant vous, lisez-y… Nous avons joué ensemble étant enfants: nous étions des amis inséparables. Oui, je vous ai sauvé la vie au péril de la mienne. Qu'est-ce qui me donna à moi, faible et innocent enfant, la force et le courage d'un pareil dévouement? Ah! c'est qu'alors déjà Dieu avait déposé dans mon âme le germe qui, après seize ans de séparation, devait se changer en un sentiment irrésistible. Je vous ai revue, Lina; ce que personne n'aurait probablement pu faire, vous l'avez accompli facilement; vous m'avez retiré du chemin du vice, et vous m'avez réconcilié avec ma conscience. Vous êtes pour moi le vivant souvenir de mon passé regretté, l'image de ma mère! votre bonté simple et naïve, la pureté de votre cœur,—et qui sait? la volonté du ciel,—tout me pénètre de la conviction qu'il n'y a pas de bonheur sur terre à espérer pour moi, sinon à vos côtés…

Lina s'était affaissée sur une chaise; elle tenait la tête baissée et luttait contre les larmes qui voulaient jaillir de ses yeux. La femme Wouters, dominée par la voix frémissante du jeune homme, le contemplait avec un véritable ébahissement. Il lui eût été impossible d'articuler une parole, de sorte qu'Herman put continuer sans être interrompu:

—Et c'est alors que l'on vient me dire: épousez Clémence d'Overburg, une jeune fille noble que je connais à peine, qui est d'une autre race et d'un autre sang que moi? Serais-je assez faible, assez lâche pour laisser ainsi séparer violemment deux âmes que Dieu lui-même a prédestinées à rester unies jusqu'au tombeau! Non, non, Lina, vous serez ma femme, vous ou jamais personne!

—Mais Monsieur, Monsieur, que dites-vous? balbutia la veuve. Pour l'amour du ciel, calmez vos esprits égarés.

—O Herman, songez à votre père! s'écria la jeune fille en tendant vers lui des mains suppliantes.

—Mes esprits égarés? répéta le jeune homme. Il ne serait pas étonnant qu'ils le fussent en effet: mais je m'efforcerai de me calmer, et je vous dirai ce que je viens faire ici. Mon père, abusé par sa tendresse exagérée pour moi, reste inexorable et veut me contraindre à prendre Clémence pour femme. Moi, je ne le veux pas, je pars demain pour l'Amérique, à trois cents lieues dans l'intérieur du pays. Je vais essayer si je ne puis pas y gagner par mon propre travail assez d'argent pour être libre de toute contrainte et pour pouvoir offrir à la femme que mon cœur a choisie une existence modeste avec une honnête aisance. J'ai besoin de quelques années pour cela, et pendant ce temps je resterai éloigné de ma patrie; mais alors je reviens triomphant pour vous supplier, Lina, de me donner avec votre main le bonheur de toute ma vie… Oui, tel est mon projet; mais lorsque j'en ai fait part à mon père, il a énervé tout mon courage en m'assurant, Lina, que vous ne m'aimez pas, et que vous n'attendrez pas mon retour. Si cela était vrai, hélas, il ne me resterait plus qu'à courber la tête sous le poids de ma misère, et à me résigner à un avenir sans espoir… Que dois-je croire, Lina? Prononcez mon arrêt et délivrez-moi de cet affreux doute. Est-il vrai que vous ne m'aimez pas?

La jeune fille jeta sur lui un regard plein de pitié, mais elle laissa sa question sans réponse.

—Soit, reprit le jeune homme. Je comprends que vos lèvres si pures ne veuillent pas prononcer un tel aveu. Mais savez-vous ce que mon père m'a dit encore? Il m'a dit que pendant mon absence vous pourriez choisir un autre mari. C'est une crainte que je ne veux pas emporter dans mon long voyage. Ah! tandis que je travaillerais, que je peinerais là-bas comme un esclave, avec l'espérance de vous avoir un jour pour femme; tandis que cette espérance brillerait devant mes yeux comme une radieuse étoile, on briserait ici pour jamais le bonheur de ma vie? Je vous en conjure, Lina, dites-moi que vous attendrez mon retour!

La mère Wouters essuya avec le coin de son tablier les larmes qui coulaient sur ses joues; la jeune fille aussi avait les yeux humides; elle avait frémi plus d'une fois au chaleureux appel d'Herman, et elle était pâle d'émotion. Mais elle avait conservé assez d'empire sur elle-même pour pouvoir discerner ce que le devoir exigeait d'elle et ce qu'elle avait promis au vieux M. Steenvliet.