—C'est précisément cela qui m'effraie; en présence de cette demoiselle d'Overburg d'une si haute naissance, je ne me sens qu'un tout petit garçon, mon père. Cela m'humilie profondément. Je ne connais ni les idées, ni les habitudes, ni le langage de ce grand monde. Une femme qui a plus d'esprit que son mari et qui peut lui donner des leçons sur tout, serait-ce bien la condition d'une vie supportable? Et puis il y a les nobles parents, quel accueil feront-ils à l'intrus qui a du sang d'ouvrier dans les veines? Ils ne l'accueilleront qu'avec dédain naturellement.
—Tu n'envisages que le vilain côté de l'affaire, mon fils, répliqua l'entrepreneur. Ma grande fortune te garantira contre l'humiliation que tu as tort de craindre… Allons, Herman, mets-y de la bonne volonté. Promets-moi que tu ne te mettras pas en travers de mon projet; rassure-moi. Dis-moi que tu accepteras Clémence d'Overburg comme femme si on t'offre sa main.
—Je consentirai pour vous plaire, mon père, mademoiselle Clémence ou une autre, ça m'est égal. Je ne puis pas devenir plus malheureux que je ne le suis.
L'entrepreneur, qui s'était attendu à une vive résistance, était étonné autant que joyeux de la condescendance de son fils.
—Eh bien, Herman, je suis content de toi, dit il, nous ne parlerons pas davantage aujourd'hui de cette affaire encore quelque peu incertaine. Va te mettre au lit maintenant et tache de prendre du repos. Cela te fera du bien.
Et après avoir serré encore une fois la main de son fils, il sortit de la chambre avec un joyeux sourire sur les lèvres.
IV
Lorsque le baron d'Overburg eut fait encore deux ou trois courses, toutes relatives à sa situation envers la banque, il se rendit au chemin de fer et monta dans un wagon de première classe. Dans le compartiment où il entra il n'y avait que deux personnes qui causaient à voix basse entre elles et qui ne firent guère attention à lui. Il put donc se livrer, sans être troublé, à ses réflexions, dans le coin où il avait pris place.
Durant quelque temps sa physionomie s'illumina d'un sourire; il réfléchissait qu'il avait été sur le bord d'un abîme. Sa fortune était tout à fait perdue, et sa situation envers la Banque avait été si critique et si menaçante, qu'il n'avait plus eu devant les yeux qu'une déchéance sans espoir, une ruine complète, la honte et la misère pour lui et ses enfants. C'est Dieu lui-même, pensait-il, qui m'a inspiré l'idée d'invoquer le secours de M. Steenvliet, Ce généreux bourgeois lui fournissait les moyens de cacher à tout le monde les brèches de sa fortune, jusqu'à ce que l'autre héritage vînt le délivrer de toute inquiétude. Sa conscience essaya bien de lui faire voir aussi les points noirs de cette affaire. Sa fille devrait se marier avec un jeune homme de sang roturier: elle, rejeton de l'illustre famille des Overburg, alliée avec le fils d'un homme qui, il le savait, avait commencé sa carrière comme journalier, comme simple maçon. Une pareille mésalliance ne souillerait-elle pas d'une tache ineffaçable le nom immaculé de ses ancêtres?… Mais sur ce point-là, pensait-il, le temps a considérablement modifié les idées.
D'ailleurs si Clémence avait de l'inclination pour Herman Steenvliet et acceptait librement sa main? Ce mariage ne faisait pas entrer un bourgeois dans sa famille, à proprement parler, c'était simplement une descendante, un rejeton féminin qui passait à l'état de bourgeoise. Dans tous les cas et de quelque façon que la chose se présentât, il n'avait plus le moyen de résister. Accepter la proposition de M. Steenvliet ou se résigner à la décadence et à la honte, il ne lui restait pas d'autre choix.