Le jour fixé pour le dîner au château était enfin venu.

Le temps ne paraissait guère favoriser cette fête, car tandis que tout le monde au château était occupé,—les valets et les servantes à la cuisine, les jeunes filles à leur toilette,—la pluie tombait dru au dehors. On était à la fin du mois de mai; après quelques jours des premières chaleurs de l'été, le ciel s'était couvert et chargé d'électricité, et depuis l'aube, de gros nuages d'un noir menaçant passaient, signalant leur passage par des roulements de tonnerre ou par des averses.

Vers cinq heures de l'après-midi, le baron d'Overburg se tenait avec sa femme, son fils Alfred et ses cinq filles,—parmi lesquelles il y en avait deux presque encore enfants,—dans un salon du château, prêts à recevoir leurs invités.

Trois de ceux-ci étaient déjà présents: le chevalier de Saintenoy, le comte de Elsdorp et la douairière Van Langenhove; les deux derniers si vieux, si maigres et si ridés, qu'en additionnant leurs âges ils ne devaient pas compter moins d'un siècle et demi. Cependant, malgré leur taille au-dessus de la moyenne, ils marchaient la tête droite. Il y avait dans leurs paroles et dans leurs gestes quelque chose de solennel, et lors même qu'on les eût revêtus d'une défroque de mendiants, encore leur regard ferme et fier et la dignité hautaine de leur attitude les aurait fait reconnaître pour des gens de haute naissance.

Quant au chevalier de Saintenoy, il était impossible de deviner son âge. Peut-être portait-il le poids de douze lustres; mais sa chevelure était noire, grâce aux inventions de la chimie moderne, et peut-être comprenait-il, comme certaines femmes, l'art de se donner les apparences d'une interminable jeunesse. Cet homme n'avait jamais été marié; il avait laissé échapper toutes les occasions, si avantageuses qu'elles fussent, et toute sa vie s'était passée à papillonner autour des femmes mariées et des jeunes filles. Aussi lui avait-on donné le sobriquet de «voltigeur».

Et il le méritait bien, ce sobriquet, car même ici, où chacun se tenait prêt avec une certaine gravité à recevoir les invités, le chevalier de Saintenoy ne pouvait pas se tenir un moment tranquille. Il allait d'une dame à l'autre, s'inclinant jusqu'à terre, même devant les petites filles, les accablant de fadeurs et de compliments banals, pirouettait comme un danseur sur ses talons, et s'arrêtait devant les glaces pour s'admirer, la main sur la hanche gauche, comme s'il portait une épée.

Un valet en livrée bleu et rouge ouvrit la double porte du salon et annonça:

—Monsieur le marquis de Hooghe!… Monsieur le baron Van Moersbeke!

Les gentilshommes annoncés firent leur entrée, s'inclinèrent devant chacune des personnes présentes en murmurant les saluts d'usage, prirent place dans le cercle, et échangèrent quelques paroles avec leurs voisins. Ils étaient vieux et gris, et même l'un d'eux semblait ployer sous le fardeau des ans tellement il était courbé.

Quelques instants plus tard le valet annonça le nom du chevalier Van
Dievoort.