Celui-ci entra en riant, donna une poignée de main à chacun des nobles convives—qui visiblement, ne s'y prêtaient qu'à contre-cœur,—leur souhaita le bonjour d'une voix retentissante, frappa familièrement sur l'épaule du vieux marquis van Elsdorp, et félicita le chevalier de Saintenoy de la noirceur de ses cheveux à un âge aussi respectable.
Ce gentilhomme peu poli n'était pas le bienvenu, cela se voyait du reste; mais il était un des plus proches parents, très riche et célibataire. Il fallait donc lui faire bon visage et bon accueil, quoique l'on n'eût pour lui que fort peu d'estime; car dans la vie publique il faisait cause commune avec les ennemis de la noblesse, et se vantait d'appartenir au parti populaire ou à la démocratie.
L'entrée du chevalier avait jeté comme un froid sur la noble assemblée. Personne ne disait plus mot, et tous semblaient plus ou moins embarrassés. Mais comme d'ailleurs, l'heure fixée était déjà passée, on commençait à regarder M. d'Overburg comme pour lui demander s'il n'était pas encore temps de se mettre à table.
—Messieurs, dit le baron, j'attends encore deux invités de
Bruxelles, M. Steenvliet et son fils.
—M. Steenvliet? Qui est-ce cela? murmurèrent les assistants, qui n'avaient peut-être jamais entendu parler de l'entrepreneur ou qui feignaient de ne pas le connaître.
—C'est un très estimable bourgeois, reprit M. d'Overburg, riche de nombreux millions, et qui m'a rendu de grands services. Veuillez prendre un peu de patience, Messieurs; ce retard m'étonne de sa part. C'est un homme très exact, et je suis sûr que dans quelques instants il sera ici.
Les invités ne répondirent rien; mais ils se mirent a parler entre eux à voix basse de parvenus assez mal élevés pour faire attendre des nobles, et de millions gagnés par des moyens suspects. Le chevalier de Saintenoy, qui connaissait mieux M. Steenvliet qu'il n'avait voulu en convenir d'abord, dit même à l'oreille de la douairière que l'entrepreneur millionnaire avait commencé par être un simple ouvrier, un maçon. Cette révélation, répandue secrètement parmi les nobles convives, provoqua de leur part un murmure d'indignation. Seul le chevalier Van Dievoort ne paraissait ni étonné ni mécontent.
Enfin on entendit le bruit d'une voiture dans la cour, et bientôt après le valet annonça:
—Monsieur Steenvliet père; monsieur Herman Steenvliet.
Le baron d'Overburg, pour épargner à ses nouveaux convives la mortification d'un premier accueil peu favorable, marcha à leur rencontre, leur serra cordialement la main, les introduisit dans le salon, et les présenta à chacun de ses invités comme ses amis particuliers.